Blanc sur blanc
Un œil en moins et une patte folle – souvenirs d’une bagarre de jeunesse : mon allure laissait peut-être à désirer, mais je n’en étais pas moins le détective le plus courtisé du coin. Aucun mystère ne me résistait ! Et si j’avais l’air de survoler les affaires, c’était vrai, mais uniquement car cela m’offrait un point de vue unique.
Je voyais tout. Rien ne m’échappait. J’avais le style de regard qu’on évite : trop perçant, trop vif. C’était voir, mon métier, pas être vu. Même si avec mon manteau noir d’ébène qui flottait au vent, je ne passais pas inaperçu. Je n’avais peut-être pas d’allure, mais j’avais de la dégaine !
Beaucoup me détestaient et jugeaient mon apparence autant que mes apparitions, mais les moqueries m’importaient peu. En cas de meurtre, on m’appelait, et c’était la seule reconnaissance dont j’avais besoin.
Mon métier n’en restait pas moins d’une dureté parfois difficile à supporter, même pour un vieil aguerri comme moi. Je regardais la pauvre petite Blanche, éventrée et abandonnée dans la neige… et laissais son image s’imprimer sur ma rétine.
Je le jure devant les cieux, je trouverai qui l’avait tuée aussi brutalement !
Les cris de détresse des parents et amis de la victime montaient tant dans les aigus qu’ils en menaçaient mon équilibre. Je m’efforçais d’en faire abstraction et me posais sur un rocher situé un peu à l’écart, mon œil unique toujours braqué sur la scène du crime. D’ici, le point de vue était encore différent. Plus bas, mais plus enveloppant, plus immersif. Plus violent.
Il y avait peu de vent et la neige avait cessé de tomber depuis longtemps, mais le froid n’en restait pas moins paralysant. Et il s’insinuait sous mon manteau. Je frissonnais et me secouai d’un geste brusque, penchant ma tête légèrement en arrière pour observer le ciel. Oui, parfois, un simple changement de point de vue permettait d’éclairer la scène et de faire éclater la vérité.
La neige… elle serait capitale dans cette affaire.
S’éloignant du cadavre de Blanche, il y avait de nombreuses traces, même un peu trop à mon goût. Qui avait porté le coup fatal, et qui avait simplement « profité » ?
J’avais très rapidement éliminé le suspect habituel – jamais il n’aurait laissé sa victime sur place. Me restaient les autres. J’avais observé l’entièreté de la scène comme à mon habitude, et noté deux trois indices. Il ne me manquait plus qu’une certitude. Savoir qui a perpétré l’acte, c’est bien, mais encore fallait-il que je puisse le prouver !
Et le trouver aussi, par la même occasion.
Pauvre petite innocente. Comme elle avait dû se sentir fragile et impuissante dans ces derniers instants.
L’odeur du sang me piquait le fond de la gorge. Elle avait ce goût métallique que seuls connaissent ceux qui vivent trop près de la mort. De la bile me remonta le long des boyaux et je la crachai rapidement avec un son rauque. Je n’avais pas le temps pour l’empathie. Je devais m’isoler de mes émotions pour travailler efficacement.
Aux côtés du cadavre, parents et amis éplorés continuaient leurs lamentations et braiments incontrôlés. Ils compliquaient mon travail, mais je ne pouvais guère leur demander de se taire. Je ne comprenais que trop ce besoin d’extérioriser la douleur et le tourment. Parfois, mieux valait hurler que se laisser ronger par l’horreur et mourir à l’intérieur.
Mon expérience me soufflait que la blessure principale faite sur la victime, large et profonde, était également celle ayant entraîné sa mort. Si je trouvais celui qui l’avait ainsi embrochée, alors j’aurais mon coupable.
J’avais reconnu l’arme utilisée. Et connaissais son propriétaire. De plus, je savais déjà, grâce à mon sens de la déduction, que le coupable était massif, costaud. Oui, je n’en doutais presque plus, ça ne pouvait être que lui.
Et puis, j’avais toutes ces traces dans la neige...
C’était presque trop facile, les crimes en plein hiver. Il n’y avait qu’à suivre les pistes, très littéralement.
Je me mis donc à suivre la plus prometteuse.
J’atteignis rapidement le grillage entourant la propriété. Il était soulevé, évidemment.
Ce à quoi je ne m’attendais pas, c’était de découvrir une large flaque de sang à cet endroit précis. Je n’avais désormais plus aucun doute sur l’assaillant, mais une autre vérité se faisait également jour dans mon esprit : il s’agissait peut-être là d’un accident.
Je suivis la piste à vive allure, accélérant et slalomant entre les branches du sous-bois qui se trouvait derrière la propriété. L’heure n’était plus aux conjectures et à l’immobilité.
Je ne m’arrêtai qu’une fois le coupable bien en vue. Il était assis sur son séant, comme s’il m’attendait.
— C’est toi ? croassais-je, la voix rauque.
— C’était un accident, grogna-t-il, avant de laisser échapper un couinement incontrôlé.
Oui. Je l’avais déjà compris depuis longtemps. Mais il n’en était pas moins coupable.
Devant mon silence, il poursuivit :
— Elle devait être allongée dans la neige contre la clôture… et je ne l’ai pas vue. Tu sais, blanc sur blanc, et avec mes yeux…
Je savais, je comprenais.
Mais mon œil unique ne quittait pas ses défenses toujours ensanglantées d’avoir transpercé la pauvre petite Blanche.
Le vieux sanglier n’aurait pas pu le nier même s’il l’avait souhaité : il était coupable.
Le mystère était résolu.
Au loin, j’entendais encore les bêlements de douleur des parents de la pauvre petite brebis. Qu’elle soit morte d’un accident ne les soulagerait guère, mais ce n’était plus de mon ressort. Moi, mon travail était terminé, et une fois de plus, je l’avais mené à bien.
Foi de Corbac, corbeau détective : la vérité a beau se cacher, j’ai toujours l’œil pour la trouver !
Je voyais tout. Rien ne m’échappait. J’avais le style de regard qu’on évite : trop perçant, trop vif. C’était voir, mon métier, pas être vu. Même si avec mon manteau noir d’ébène qui flottait au vent, je ne passais pas inaperçu. Je n’avais peut-être pas d’allure, mais j’avais de la dégaine !
Beaucoup me détestaient et jugeaient mon apparence autant que mes apparitions, mais les moqueries m’importaient peu. En cas de meurtre, on m’appelait, et c’était la seule reconnaissance dont j’avais besoin.
Mon métier n’en restait pas moins d’une dureté parfois difficile à supporter, même pour un vieil aguerri comme moi. Je regardais la pauvre petite Blanche, éventrée et abandonnée dans la neige… et laissais son image s’imprimer sur ma rétine.
Je le jure devant les cieux, je trouverai qui l’avait tuée aussi brutalement !
Les cris de détresse des parents et amis de la victime montaient tant dans les aigus qu’ils en menaçaient mon équilibre. Je m’efforçais d’en faire abstraction et me posais sur un rocher situé un peu à l’écart, mon œil unique toujours braqué sur la scène du crime. D’ici, le point de vue était encore différent. Plus bas, mais plus enveloppant, plus immersif. Plus violent.
Il y avait peu de vent et la neige avait cessé de tomber depuis longtemps, mais le froid n’en restait pas moins paralysant. Et il s’insinuait sous mon manteau. Je frissonnais et me secouai d’un geste brusque, penchant ma tête légèrement en arrière pour observer le ciel. Oui, parfois, un simple changement de point de vue permettait d’éclairer la scène et de faire éclater la vérité.
La neige… elle serait capitale dans cette affaire.
S’éloignant du cadavre de Blanche, il y avait de nombreuses traces, même un peu trop à mon goût. Qui avait porté le coup fatal, et qui avait simplement « profité » ?
J’avais très rapidement éliminé le suspect habituel – jamais il n’aurait laissé sa victime sur place. Me restaient les autres. J’avais observé l’entièreté de la scène comme à mon habitude, et noté deux trois indices. Il ne me manquait plus qu’une certitude. Savoir qui a perpétré l’acte, c’est bien, mais encore fallait-il que je puisse le prouver !
Et le trouver aussi, par la même occasion.
Pauvre petite innocente. Comme elle avait dû se sentir fragile et impuissante dans ces derniers instants.
L’odeur du sang me piquait le fond de la gorge. Elle avait ce goût métallique que seuls connaissent ceux qui vivent trop près de la mort. De la bile me remonta le long des boyaux et je la crachai rapidement avec un son rauque. Je n’avais pas le temps pour l’empathie. Je devais m’isoler de mes émotions pour travailler efficacement.
Aux côtés du cadavre, parents et amis éplorés continuaient leurs lamentations et braiments incontrôlés. Ils compliquaient mon travail, mais je ne pouvais guère leur demander de se taire. Je ne comprenais que trop ce besoin d’extérioriser la douleur et le tourment. Parfois, mieux valait hurler que se laisser ronger par l’horreur et mourir à l’intérieur.
Mon expérience me soufflait que la blessure principale faite sur la victime, large et profonde, était également celle ayant entraîné sa mort. Si je trouvais celui qui l’avait ainsi embrochée, alors j’aurais mon coupable.
J’avais reconnu l’arme utilisée. Et connaissais son propriétaire. De plus, je savais déjà, grâce à mon sens de la déduction, que le coupable était massif, costaud. Oui, je n’en doutais presque plus, ça ne pouvait être que lui.
Et puis, j’avais toutes ces traces dans la neige...
C’était presque trop facile, les crimes en plein hiver. Il n’y avait qu’à suivre les pistes, très littéralement.
Je me mis donc à suivre la plus prometteuse.
J’atteignis rapidement le grillage entourant la propriété. Il était soulevé, évidemment.
Ce à quoi je ne m’attendais pas, c’était de découvrir une large flaque de sang à cet endroit précis. Je n’avais désormais plus aucun doute sur l’assaillant, mais une autre vérité se faisait également jour dans mon esprit : il s’agissait peut-être là d’un accident.
Je suivis la piste à vive allure, accélérant et slalomant entre les branches du sous-bois qui se trouvait derrière la propriété. L’heure n’était plus aux conjectures et à l’immobilité.
Je ne m’arrêtai qu’une fois le coupable bien en vue. Il était assis sur son séant, comme s’il m’attendait.
— C’est toi ? croassais-je, la voix rauque.
— C’était un accident, grogna-t-il, avant de laisser échapper un couinement incontrôlé.
Oui. Je l’avais déjà compris depuis longtemps. Mais il n’en était pas moins coupable.
Devant mon silence, il poursuivit :
— Elle devait être allongée dans la neige contre la clôture… et je ne l’ai pas vue. Tu sais, blanc sur blanc, et avec mes yeux…
Je savais, je comprenais.
Mais mon œil unique ne quittait pas ses défenses toujours ensanglantées d’avoir transpercé la pauvre petite Blanche.
Le vieux sanglier n’aurait pas pu le nier même s’il l’avait souhaité : il était coupable.
Le mystère était résolu.
Au loin, j’entendais encore les bêlements de douleur des parents de la pauvre petite brebis. Qu’elle soit morte d’un accident ne les soulagerait guère, mais ce n’était plus de mon ressort. Moi, mon travail était terminé, et une fois de plus, je l’avais mené à bien.
Foi de Corbac, corbeau détective : la vérité a beau se cacher, j’ai toujours l’œil pour la trouver !
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