Comme un papillon en cage

Je regardais le papillon qui voletait devant mes yeux avec fascination : ses ailes bruissaient. Jamais je n’avais remarqué ça auparavant, que les papillons étaient capables de produire du bruit eux aussi. Tout du moins celui-ci. Celui-ci n’était pas comme les autres.
— Anna ! Dépêche-toi !
Maman me traitait toujours comme une enfant, malgré mes trente-six ans. Je souris au papillon qui s’envola de l’autre côté de sa cage. Voilà encore quelque chose que je n’avais pas imaginé possible, que l’on puisse retenir en cage un papillon. Et pourtant, celui-ci y avait parfaitement sa place. Un sourire effleura mes lèvres. Oui, il était très bien où il était.
— Annaaaaaa !!
Je soupirais bruyamment, ce qui poussa le prisonnier à s’enfuir un peu plus loin – hors de vue cette fois-ci – derrière une petite plante d’ornement. Je pris garde à m’éloigner un peu avant de répondre en criant à mon tour :
— Oui Maman, j’arrive !
Rien ne bougea dans la cage. Je n’entendais plus de bruissement, je ne voyais plus les magnifiques ailes de ce jaune doré presque irréel. Je savais qu’il était toujours là, et pourtant, un froid me traversa, comme à chaque fois qu’il sortait de mon champ de vision.
Je descendis les escaliers et rejoignis Maman dans le salon. Nous avions beau habiter à la campagne, la maison était loin d’être calme lorsque je quittais ma chambre. Le stridulement des grillons et le piaillement des oiseaux du jardin emplissaient la pièce où se trouvait ma mère. Les portes et les fenêtres étaient grandes ouvertes, comme souvent.
— Maman, je t’ai pourtant dit et répété qu’il ne fallait pas ouvrir en pleine canicule, ça ne fait que laisser la chaleur rentrer.
Elle reposa son thé devant elle, m’enjoignant à m’asseoir face à elle d’un simple froncement de sourcils.
— Ne change pas de sujet avant même que nous ne commencions notre conversation.
Elle devenait de plus en plus butée avec l’âge.
— Je n’oserais pas, Maman chérie, répliquais-je avec un sourire narquois tout en prenant ma place poliment.
— Et aujourd’hui ? Si je le relâche dans le jardin, que feras-tu ?
— Comme toujours, je le rattraperais. Il ne s'éloigne jamais de toute façon.
C’était bien la seule raison pour laquelle elle avait arrêté de le faire après les premières semaines. Lorsqu’elle essayait de libérer le papillon, celui-ci refusait de s’enfuir. Au pire, il sortait de la cage et allait se poser sur la terrasse. Mais il suffisait que je m’approche pour qu’il vienne se percher sur ma main.
— En effet ma chérie. Alors, pourquoi le garder en cage si c’est le cas ?
— Parce qu’il ne mérite pas d’être en liberté surveillée. Cesse de m'obliger à répéter tous les jours la même chose.
— Tu devrais –
— Quoi ? Réfléchir à mon enfance ? Me demander si ce n’est pas la relation avec ma mère qui m’a rendue folle ?
— Arrête !
J’étais heureuse d’avoir réussi à lui faire perdre patience. Elle avait beau être psy, cela ne lui servait à rien dans mon cas. Je n’hallucinais pas. Je n’étais pas folle. J’allais même très bien. Bien mieux que du temps où... bien mieux qu’avant.
— Maman… c’est à toi que je devrais dire ça. Arrête un peu de me harceler jour après jour.
— Anna, je ne peux pas te laisser comme ça.
— Me laisser comment ? Sûre de moi ? Heureuse depuis que mon mari s’est transformé en papillon ?
— Je remarque que tu n’as pas descendu la cage cette fois-ci.
Je haussais les épaules, admirant malgré moi le calme revenant sur le visage de Maman. Nous nous énervions souvent l’une l’autre, mais reprenions notre calme tout aussi rapidement. Heureusement, sinon nous en serions venues aux mains depuis le temps.
— Il ne voulait pas voir le soleil aujourd’hui, répondis-je nonchalamment.
La vérité, c’était que je ne lui avais même pas demandé. Le froid qui m’avait envahie lorsqu’il s’était caché m’avait fait m’éloigner de la cage par réflexe.
— Il ne veut jamais sortir, mais tu l’apportes quand même habituellement, me fit remarquer Maman.
Je rejetais mes cheveux en arrière d’un coup de tête brusque.
— Aujourd’hui, je n’avais pas envie.
— Qu’est-ce que « aujourd’hui » a de différent ?
— Aujourd’hui, c’est son anniversaire.
— Tu te souviens.
Je la foudroyais du regard. Bien sûr que je me souvenais. Elle continua :
— Alors peut-être que tu te souviens aussi que ce n’est pas n’importe quel anniversaire, mais l’anniversaire de son décès ?
Je m’agitais malgré moi sur ma chaise. Oui. Non. Pas tout à fait. Pourquoi insistait-elle pour prononcer ces mots si terribles ? Mort. Décès. Ce n’était pourtant pas le cas. Pourquoi ne semblait-elle pas avoir les mêmes souvenirs que moi ?
— Non, Maman. C’est l’anniversaire de sa disparition en tant qu’humain et de son emprisonnement en tant que papillon, ce n’est pas pareil.
Je me levais rapidement. Elle m’avait préparé un thé tout en sachant pertinemment que je préférais le café.
— Je vais me faire un café.
J’aurais pu partir sans rien dire, comme je le faisais parfois, mais elle criait alors systématiquement après moi pour me demander où j’allais, et je n’avais pas envie de bruit supplémentaire. Lorsque je revins, la cage était sur la table, porte ouverte.
— Maman. Pourquoi tu fais ça ? Tu vois bien qu’il ne veut pas sortir. Je te l’avais dit, il ne veut pas voir le soleil aujourd’hui.
En réalité, j’étais heureuse qu’il ne s’échappe pas. Aujourd’hui, je n’avais pas envie de sortir le récupérer. Il faisait trop chaud. Et je n’aimais pas les yeux de ma mère lorsque le papillon revenait se poser sur ma main ou retournait dans sa cage.
— Anna. Ouvre les yeux. Regarde dans la cage. Anna… ma pauvre chérie, pour la millième fois : il n’y a pas de papillon.
Pas de papillon ? Ma vue se brouilla un instant, puis le papillon sortit de sa cage pour venir se poser sur ma main. Je regardais le papillon puis ma mère, à la fois triomphante et un peu perturbée en apercevant les larmes silencieuses couler sur ses vieilles joues ridées.
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