Contre-exploration

Je regardais mon sachet de café avec dégoût. Après une grimace et un soupir silencieux, je le reposai avec sa paille dans son compartiment sans l’ouvrir. Deux ans du même régime, cela vous dégoûterait de n’importe quoi.
Deux ans déjà que nous avions décidé d’abandonner notre mission pour rentrer chez nous, sur Terre. Nous avions pris cette décision quelques jours seulement après notre arrivée sur la planète Gliese 12 b. Prévue pour durer quatre ans, notre exploration sur place dura quatre jours.
Notre vaisseau avait bien atterri sur la planète et notre équipe scientifique avait commencé l’exploration... puis notre vaisseau d’escorte – chargé de notre sécurité – était soudainement reparti seul, activant son signal de détresse. Sans la moindre explication.
Nous n’avions jamais réussi à contacter les fuyards et, malgré tous nos efforts pour joindre la Terre, nous n’avions reçu aucune réponse de ce côté-là non plus. Que s’était-il passé ? Aucune idée.
Alors nous sommes partis. Aux trousses du vaisseau fuyard, qui, visiblement, rentrait chez lui.
Chez nous.
La Terre.
Peut-être aurions-nous dû rester sur Gliese 12 b, malgré les risques ? Mais combien de temps aurions-nous tenu, sans soutien tactique ? Sans savoir quelles formes de vie nous attendaient sur place, le risque était bien trop grand.
Et nous voilà, deux ans plus tard, presque arrivés.
Enfin.
— Commandant ?
La voix derrière moi me surprit, à défaut de me faire sursauter.
— Oui, professeur ?
— Nous ne sommes plus qu’à quelques jours. Lionel a retenté un contact, n’est-ce pas ? Toujours rien ?
Je secouai la tête.
Toujours rien.
Le vaisseau d’escorte, qui transportait vingt-deux soldats, n’avait pas donné le moindre signe de vie depuis sa fuite.
Je me demandais bien ce qui leur était arrivé. Tout ce que nous espérions, c’était que leur équipement de communication soit endommagé, mais qu’eux-mêmes soient saufs. C’était la meilleure issue possible à notre mission avortée.
Après tout, le slogan de notre équipe scientifique était : « La préservation de la vie avant tout ! »
Et nous y voilà. Nous y étions. La Terre.
Nous repérâmes rapidement le vaisseau des fuyards, déjà vide, abandonné. Et nous nous posâmes à côté.
Par réflexe, nous vérifiâmes l’atmosphère et la température extérieure. Il faisait trente-cinq degrés. C’était habitable, mais il ne faudrait pas que la température augmente davantage.
Étrange. Je ne me souvenais pas que notre planète d’origine était si hostile.
En sortant, je jetai un œil rapide vers le soleil, avant de m’en détourner, ébloui. On ne pouvait même pas le regarder en face. C’était assez impressionnant.
À quel accueil nous attendions-nous ? Je n’en avais aucune idée, mais certainement pas à ce qu’il soit aussi violent.
À peine étions-nous tous dehors que les Terriens se mirent à nous attaquer, engoncés dans des armures.
Ils nous tirèrent dessus. Sans succès, bien entendu.
Dès que les premières balles me touchèrent, je m’éclipsai au sol, rampant de plante en plante vers mon agresseur. Il ne vit rien venir. Je sentis sa conscience hurler, mais son corps n’en eut pas le temps.
Je pris possession de lui en un instant, récupérant ses souvenirs par la même occasion.
Puis je me mis à rire en réalisant ce qui venait de se passer.
Me tournant vers mes coéquipiers, je remarquai rapidement que mes camarades avaient été aussi efficaces que moi. Face à nous, les corps humains que nous avions occupés un instant auparavant étaient affalés au sol, criblés de balles, sans vie.
Nous nous regardâmes en souriant, Ex-Lionel m’adressa même un clin d’œil. Il s’appelait désormais Ethan, si ma nouvelle mémoire ne se trompait pas.
Ouvrant ma radio, je donnai des nouvelles de notre assaut à mon supérieur tout juste acquis. Et apparemment impatient, à en juger par la façon dont il hurlait dans mon casque.
Je lui répondis d’une voix moins grave que je n’en avais l’habitude, ayant acquis un corps femelle cette fois-ci.
— Opération terminée, chef. Les envahisseurs ont été exterminés.
— Vraiment ? Si facilement ? Ah, je me doutais bien que ces explorateurs exagéraient, mais tout de même, je ne pensais pas que ce serait si rapide. Des organismes parasites indestructibles, tu parles ! Ah ah ah ! Bon, OK, vous allez faire un tour dans le vaisseau et vous enfumez bien tout comme il faut pour rassurer la hiérarchie. Puis vous rentrez, OK ?
— Oui chef !
Je regrettais un peu de ne plus être commandant de vaisseau. Il faudrait que j’arrange ça en rencontrant ce « chef » dès que possible.
« Organismes parasites indestructibles ».
Je prenais ça pour un compliment.
Il aurait pu ajouter : « ayant une capacité d’adaptation aussi rapide qu’impressionnante », vu qu’il ne nous avait fallu que deux ans pour nous habituer si bien à nos corps hôtes que nous en avions oublié notre nature même.
Je gloussai en repensant à ce quiproquo.
Cette Terre était parfaite. Un peu chaude, mais parfaite.
Gliese 12 b, comme ils appelaient notre territoire d’origine, venait de faire le premier pas vers la colonisation d’une nouvelle planète, et celle-ci promettait d’être vraiment amusante.
Quelle bonne idée ils avaient eue d’envoyer ces vaisseaux d’exploration chez nous.
Je ne doutais pas que notre mission de colonisation serait un franc succès !

Photo de NASAsur Unsplash
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