Dans le brouillard

Le brouillard, il cache puis il efface.
Et pas dans le bon sens. Pas dans le sens « on efface tout et on recommence ». Après son passage, il n’y a ni renouveau ni jolie page blanche prête à être écrite.
Après le brouillard, on a juste de la terre humide, vierge de toute trace, comme si personne n’était jamais passé par ici. Un fossé, en bordure du chemin, qui s’effondre à moitié. Et au fond du fossé, un cadavre humide. Gonflé. Trop propre.
Personne n’a rien vu.
La victime se promenait certainement dans ce tout petit parc il y a quelques heures à peine, en pleine journée. Et personne n’a rien vu. Ni les gens ni les caméras de surveillance.
Le brouillard.
Je déteste le brouillard.
Les Anglais appellent ça le « fog », et je ne sais pas, à chaque fois ça me fait penser à une grenouille. Une vieille grenouille jaunâtre et toussotante.
Mais ici, au fin fond de la Bourgogne, c’est pas du fog, c’est pas le même style de brouillard. Le brouillard de Bourgogne, c’est un brouillard froid et humide, mais pas poisseux.
Alors que je continue mon examen du cadavre, je m’en veux de remarquer que les gouttelettes perlant au bout des cils de la décédée sont de toute beauté. Alors que l’odeur de pétrichor m’enveloppe, je grimace et mon nez tressaute. Voilà une odeur que je ne pourrais plus jamais dissocier de la scène qui se déploie sous mes yeux.
C’est moi qui l’ai découverte en faisant mon jogging. Pauvre femme. Si jeune.
— Une idée sur son identité ? Ma voix douce est engloutie par le brouillard.
Je relève la tête et note les dénégations immédiates, simultanées, de chacune des cinq personnes présentes sur les lieux.
Le médecin, la maire, mon stagiaire, et puis les deux gars des pompes funèbres, déjà en train d’ajuster les sangles de leur civière. Apparemment, ils ne traînent pas dans le coin. Ils ont déjà essayé de l’emporter dès leur arrivée, j’ai dû insister pour examiner la scène.
Cela fait une heure déjà que j’observe cette pauvre femme, mais je vais devoir la laisser partir, les laisser l’emporter. Rien sur elle ne permet de l’identifier. Elle n’a aucun papier. Comme si elle était subitement tombée du ciel.
Je m’en veux de ne pas avoir un nom à lui donner avant qu’elle ne parte pour la morgue.
Mais il y a moins de cinq cents personnes dans ce village, c’est peu, et, accessoirement, c’est l’une des principales raisons pour laquelle j’ai emménagé ici. Alors si personne ne connaît cette pauvre gamine, c’est qu’elle n’est pas du coin. L’identifier allait être difficile.
Je sens ma salive prendre un goût si amer que j’ai envie de la cracher par terre. Je me retiens.
Suis-je donc maudite pour me retrouver avec un cadavre sur les bras à peine quelques jours après mon arrivée dans ce trou paumé ?
Je détourne la tête, et donne l’ordre qu’ils attendent impatiemment :
— OK ! Vous pouvez emporter Mademoiselle X.
— Madame.
L’intervention de mon stagiaire me fige et je me retourne pour braquer mes yeux sur lui. Surpris, il rougit et baisse les yeux vers ses pieds.
Il me suit partout depuis cinq jours – depuis mon arrivée ici – et c’est la première fois qu’il parle sans que je lui pose une question directement.
— Comment ça, « Madame » ? Tu la connais ?
Il tente de bredouiller quelque chose puis finalement secoue la tête négativement.
— Alors quoi ? j’insiste.
— Pardon Cheffe, j’sais pas Cheffe, juste une impression, j’sais pas, juste, je crois que c’est une Madame.
Ses mots se percutent et s’emmêlent. Je l’arrête d’un geste de la main et je réfléchis.
La jeune fille ne doit pas avoir plus de dix-huit ou vingt ans, je me demande même si elle est majeure. Impossible qu’il la prenne pour une Madame à cause de son âge. Alors quoi ? Qu’est-ce que son inconscient a remarqué que j’aurais pu louper ?
Je stoppe les deux gars des pompes funèbres qui se préparaient à la sortir du trou.
— Attendez encore un petit instant.
Ils soufflent distinctement.
Je sais, c’est pas drôle de travailler dans ce brouillard, moi aussi je déteste, mais c’est pas pour autant que je vais risquer de perdre la moindre petite piste possible.
Parce qu’à part l’intuition du stagiaire, pour l’instant, je ne sais rien sur elle, rien de rien.
Et quelques minutes plus tard, j’en suis au même point : Je n’ai rien, aucun indice, aucune piste, aucune idée. Je les autorise à descendre dans le fossé, grinçant des dents silencieusement, leur demandant de bien laisser le médecin faire une autopsie.
Le médecin proteste d’une voix lasse :
— Ça ne sert à rien, c’est probablement une migrante, elles passent souvent par ici. Elle ne manquera à personne.
Je suis habituée – c’était pareil là où j’habitais avant –, mais je grimace quand même.
Cette remarque odieuse, loin de me décourager, renforce ma résolution. Hors de question que je les laisse l’enterrer sans tout faire pour retrouver son identité. Et si possible, ses proches.
Je les regarde la soulever du sol et remarque une fine trace un peu plus pâle autour de son poignet. Une marque de bracelet d’identification, ou de montre bon marché, difficile à dire.
Je me secoue, tentant de me débarrasser du froid humide qui s’est étalé sur mon visage et mes mains comme une seconde peau. Diable de brouillard.
Les deux gars la sortent du fossé avec une efficacité tranquille. Puis ils lancent :
— Madame la maire, on la mettra où après l’autopsie ?
— Avec les autres.
Personne ne bronche. Le médecin hoche simplement la tête.
Moi, je me fige. Mes muscles se raidissent, ma mâchoire se crispe, et même mes yeux n’osent plus bouger.
Par contre, dans ma tête, c’est l’apocalypse.
« Avec les autres ».
« Madame ». « Ça ne sert à rien ». « Elle ne manquera à personne ». Son poignet marqué. L’efficacité des pompes funèbres.
Je relève la tête et scrute leurs visages un à un. J’avais vérifié avant mon emménagement. Pas de meurtres ni de décès violents depuis plusieurs années.
Leurs visages sont placides.
Habitués.
Ils savent qui elle est. Tous. Pire encore, ils savaient probablement qu’elle était morte avant même que je ne la découvre.
La seule à être dans le brouillard ici, c’est moi, et personne d’autre.
La maire note soudain la façon dont je les scrute et soupire longuement.
— Ah. J’espérais que vous ne remarqueriez rien. C’est pas de chance que vous ayez trouvé celle-ci avant qu’on l’embarque.
Les autres s’immobilisent, puis se tournent vers moi d’un seul bloc. Mon stagiaire semble désolé pour moi.
Et moi, je me demande subitement si quelqu’un s'apercevra de ma disparition.
La maire soupire.
— Bon. On a tous envie de rentrer chez nous. On fait ça vite, OK ?
Les deux hommes des pompes funèbres reposent lentement la civière.
Mon stagiaire évite soigneusement mon regard.
Le brouillard efface tout. Vraiment tout.

Photo de Inggrid Koesur Unsplash
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