Planète hostile

« Cette planète sera mon tombeau ». J’ai la gorge râpée comme une pierre ponce et mes jambes flageolent comme de vieux haricots. J’avance néanmoins, repoussant vaillamment cette phrase qui ne cesse de marteler mon esprit jusqu’à le rendre confus et pantelant. Non ! Hors de question que cette planète soit ma dernière demeure, il faut que je tienne, juste un peu plus longtemps. Des secours vont arriver… mais arriveront-ils à temps ?
La tête dans un brouillard rougeâtre, je me rappelle avoir décidé de profiter de mes vacances puis… je ne sais plus. Comment tout ceci est-il donc arrivé ? C’est avec difficulté que j’extirpe l’information de mon cerveau ébouillanté. Oui, je me souviens… j’ai décidé de partir en vacances sur cette lointaine planète, et je me suis équipée : plusieurs bulles de protection, un masque intégral, et même des pantoufles adaptées ! Oui, je me souviens m’être équipée. Je ne suis pas comme ces imbéciles qui s'envolent vers une autre planète sans s’inquiéter de la météo locale ! Non, je ne suis pas stupide, j’ai juste… j’ai juste quoi, au fait ? Ah, c’est vrai, j’ai juste surestimé la capacité de mon corps à stocker l’eau sous de telles conditions.
Je me suis protégée de la chaleur, mais pas suffisamment de la déshydratation, et mon corps se dessèche comme une vieille prune à la vitesse d’une fusée intergalactique.
De l’eau, de l’eau ! Mon vaisseau pour une goutte d’eau ! Je vendrais mon père, ma mère, ma fille, et même toute ma planète d’origine pour une goutte d’eau ! Enfin non, peut-être pas ma fille… je me demande si elle va bien ? Oui, forcément qu’elle va bien, elle est à la maison, notre si belle maison avec un parc aquatique dans le jardin. Des arroseurs partout, des toboggans humides, de larges piscines… je sens presque le goût de l’eau chlorée sur mes lèvres.
La gorge râpeuse, je m’arrête un instant et lève les yeux. Mon regard se perd dans le ciel d’un bleu implacable, sans la moindre trace de nuage. Sur cette planète, l’eau semble être un mythe, une légende racontée aux enfants pour qu’ils dorment le soir. Je me surprends à parler toute seule, la voix éraillée : « Peut-être qu’ici, l’eau n’existe pas… Peut-être que les autochtones boivent de la lumière, ou se nourrissent de poussière. »
Je ris, d’un rire qui ressemble davantage à un croassement lugubre. Mes pensées s’égarent, vacillent. Je revois même la brochure luminescente de l’agence de voyages interstellaires : « Destination : l’Inconnu, dépaysement garanti ! » Ah, ils ne m’ont pas menti sur le dépaysement. Mais pourquoi n’ont-ils pas précisé que l’Inconnu est aussi sec qu’un biscuit oublié au fond d’un placard ?
Je reprends ma marche, chaque pas soulevant un nuage de poussière qui me colle à la peau. Je rêve d’un orage, d’une pluie diluvienne, même d’une simple rosée du matin. Je ferme les yeux, espérant sentir une goutte tomber sur mon front. Rien. Seulement la chaleur. Écrasante.
Je me mets à chantonner, pour me donner du courage, un vieux refrain terrien sur la pluie qui tombe sur les toits. Mais ici, il n’y a ni pluie ni toit. Juste moi, mes pantoufles high-tech, et l’immensité aride de cette planète inconnue.
Mon petit air attire une créature autochtone. Les yeux grands ouverts, tellement secs que je n’arrive plus à les fermer, j’observe la nouvelle venue avec avidité. « Eau ? » est tout ce que je parviens à prononcer.
La créature ne me donne pas d’eau, mais elle me traîne et me pousse en grognant. Va-t-elle me mettre à l’ombre et me sauver la vie ? Me ramener dans son antre pour me dépecer et me manger ?
La créature ouvre une petite porte. Une grotte ! Je suis sauvée ! À moins que je ne sois dépecée ? Mon cerveau est une bouillie. Une bouillie molle et brûlante. Sans doute que je suis immangeable au stade où j’en suis, non ? Je tente de me rassurer comme je peux. Ce sont peut-être les secours intergalactiques qui sont venus à ma rescousse ? La créature me guide jusqu’à ce que je m’écroule sur un tas de mousse à l’odeur familière.
Puis quelque chose est poussé entre mes mains, quelque chose de froid, quelque chose de frais. De mes deux mains tremblantes, j’avale le contenu du verre qui m’est tendu d’une seule traite avant de faire une horrible grimace. L’eau est tellement froide qu’elle me gèle le cerveau. J’en frissonne et ferme mes yeux par réflexe. Ces derniers me brûlent, mes paupières sont comme du papier de verre sur des braises.
— Mais enfin Maman ! C’est de l’eau froide, il faut la boire doucement ! Attends, je vais te chercher une bouteille à température ambiante.
Je rouvre précautionneusement les yeux sur le visage de ma fille, ma petite chérie, l’amour de ma vie, mon étoile, mon… de l’eau ! J’engloutis la bouteille tendue, laissant l’eau dégouliner largement sur mon menton, mon cou, mon corps tout entier… et le canapé.
— Maman, tu es en train de tremper le canapé, tu en mets partout !
Ah. Je ne suis donc pas une voyageuse intergalactique partie en vacances sur une autre planète ? Je me sens pourtant comme une limace extra-terrestre.
Ma tête me donne l’impression d’être sur le point d’exploser, je tends la main vaguement vers ma fille, qui comprend et m’apporte une nouvelle bouteille d’eau. Je vide cette dernière sur ma tête, puis m’allonge en gémissant, me faisant une promesse solennelle à moi-même : dernière fois que je pars me promener à 14 h de l’après-midi en plein mois d’août !
Photo de Immo Wegmannsur Unsplash
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