Vendre son rêve au diable
Je crois que mon rêve est sur le point de devenir réalité.
Depuis des années, je bosse comme une dingue sur ce projet, une saga fantastique en seize volumes. Malheureusement, je patauge, j’oublie constamment de petits détails qui font s’écrouler mon histoire au bout de trois tomes seulement. Je m’arrache les cheveux, je recommence, encore et encore, tentant de ne pas perdre espoir alors même que je sombre dans le désespoir.
Puis un jour, il apparaît. Sur mon écran. En me voyant parler de mes galères sur les réseaux sociaux, ce fan de la première heure me propose une solution. Une solution que je pense aussi fantasque que mon imagination. Il se dit brillant chercheur, si brillant que son projet fétiche a été jugé trop avant-gardiste pour être testé.
— Et donc ? Je tape ces deux mots en réponse sur mon clavier à la va-vite.
J’ai besoin de savoir, besoin de me raccrocher à quelque chose, n’importe quoi.
— Je l’ai testé. Sur moi. Une réussite. Je te propose de le tester également.
— En gros, tu veux que je te serve de cobaye ?
— J’adore ton monde. Ce que je veux, c’est t’offrir le cadeau que je me suis fait afin de pouvoir enfin lire l’entièreté de ta saga.
Mon cœur s’emballe en lisant ces quelques mots. Se pourrait-il que mon rêve soit réellement à portée de main ? Je peine à y croire. Je me demande si ce n’est pas une vilaine blague. Cependant, j’hésite. Je suis partagée entre l’incrédulité, la trouille, et l’espoir que tout ceci soit bien réel.
Son projet ? Télécharger les pensées. Mettre son cerveau sur disque dur externe.
Je le rencontre. Cet homme existe réellement. Il est mal rasé et ses vêtements sont froissés, mais il est également extrêmement poli. Nous nous voyons au premier rendez-vous dans un café - où je remarque que son téléphone portable ne quitte pas sa main - puis chez lui. Et je constate.
Tout est vrai. Il vit, il parle, il bouge, et pourtant, ses pensées sont externalisées, déléguées à une machine. Lors de cette deuxième rencontre, nous discutons entièrement via son écran et je vois la différence. Il semble bien plus entier ici que lors de notre première sortie autour d’un café. Chez lui, sur son domaine, il me semble tout à la fois insignifiant dans son enveloppe humaine et immense lorsqu’il me parle par l’intermédiaire de son écran couplé à un logiciel de synthèse vocale.
Ses pensées sont à la fois limpides et complexes, immédiates et réfléchies.
Je me projette aussitôt. Vu de l’extérieur, je ne suis qu’une pauvre femme qui s’arrache les cheveux sur ses romans depuis des années, survivant grâce au maigre salaire que je perçois comme caissière au supermarché à mi-temps. Mais je sais que ma tête contient bien plus que ça, bien plus que moi. Elle contient un univers entier, riche et fabuleux !
Et j’ai désormais la possibilité de le montrer au monde entier.
Si je télécharge mes pensées, je pourrai les organiser bien mieux que ma pauvre enveloppe charnelle n’en est capable. Je pourrai enfin achever l’écriture de ma saga ! Grâce à cette externalisation, je n’oublierai rien et je travaillerai bien plus vite. Un rêve. Un rêve que je suis sur le point de réaliser.
Je cesse d’hésiter. En moins de dix minutes, je suis appareillée, prête pour le transfert. Assise dans un large fauteuil de bureau, je m’étonne de voir que tout semble si simple. Je recommence à douter malgré tout ce que j’ai pu constater. Puis il enclenche le processus. Mes pensées se liquéfient et se déversent dans leur nouvelle demeure, mon ordinateur portable.
Je suis… je ne saurais comment le décrire. Je sens mon corps s’affaisser doucement dans le fauteuil, tandis que mon esprit gambade. Je garde tout en tête, enfin, hors de ma tête, mais tout est là. Toutes les infos pour mes romans. J’organise tout si rapidement que j’en ai le vertige. Je rentre chez moi avec mon ordinateur sous le bras, mon nouveau cerveau sous le bras.
En quelques jours, je planifie toute ma saga. Si aisément, si facilement ! Une fois l’étape de planification terminée, écrire est encore plus rapide. Les mots viennent tout seuls. Je n’ai même plus besoin de les penser pour les sortir, tant bien que mal, de ma tête : ils sont déjà là. Je n’ai plus besoin de taper sur mon clavier, les mots apparaissent automatiquement dans mon traitement de texte comme par magie. À peine deux mois plus tard, je mets le point final au seizième volume.
J’ai réussi. Enfin. C’est terminé.
Je décide alors de publier ma série petit à petit, et le premier tome connaît un petit succès. Le deuxième aussi. Le troisième, celui que j’ai entièrement écrit grâce à mon nouveau cerveau, se vend un peu moins bien. Le quatrième fait à peine quelques ventes, les suivants, aucune.
Je ne comprends pas. Pourquoi ? Ma saga est parfaite, pourquoi ne se vend-elle pas ? Il n’y a aucune incohérence, aucun problème de rythme, et ma plume est belle. Alors pourquoi ? Ce n’est pas logique. Je comprends que quelque chose cloche, mais sans réussir à mettre le doigt dessus malgré toutes les relectures confiées à mon nouveau cerveau.
Alors, pour comprendre, je mets mes romans en ligne gratuitement, à la disposition de tous. J’ai besoin de savoir, de comprendre. Personne ne les lit jusqu’au bout, mais j’obtiens quelques commentaires :
« Sans âme »
« Le premier et le deuxième tome étaient vraiment bons, dommage que la suite soit si plate »
« Je n’ai rien ressenti en lisant ce troisième tome, il s’est passé quoi ? Quel dommage ! »
« C’est quoi cette blague ? T’as fait écrire ton histoire par une IA après le troisième tome, c’est ça ? »
Une IA ? Moi ? Je lis et je relis ces quelques commentaires, tentant de comprendre ce que tout ceci signifie. Puis, sans que je le veuille, mes pensées s’emballent en relisant ce dernier commentaire et se mettent à lister subitement ce qui différencie l’humain de l’IA. Je tente d’arrêter ce flot, de le diriger dans une autre direction, mais rien à faire, mon raisonnement est si rapide que j’obtiens le résultat quelques secondes seulement après que je me sois posée la question.
Et je comprends.
Mon histoire est parfaite : les intrigues, les dialogues, les scènes d’actions… tout est solide comme un roc, sans aucune fissure. Il n’y a plus la frénésie vomie par mes nuits blanches, le vertige de mes doutes, l’excitation de l’inconnu lorsque je me jetais corps et âme dans une scène sans en connaître le déroulement à la virgule près.
Mon histoire est parfaite. Trop parfaite. La machine a gardé ma mémoire, ma logique narrative, mon style… tout en étouffant mes crises, mes larmes, mes failles.
Je ferme les yeux. Une évidence s’impose, aussi violente qu’un couperet :
J’ai téléchargé mon cerveau, mais en chemin, j’ai perdu mon cœur, j’ai détruit mon rêve.
Depuis des années, je bosse comme une dingue sur ce projet, une saga fantastique en seize volumes. Malheureusement, je patauge, j’oublie constamment de petits détails qui font s’écrouler mon histoire au bout de trois tomes seulement. Je m’arrache les cheveux, je recommence, encore et encore, tentant de ne pas perdre espoir alors même que je sombre dans le désespoir.
Puis un jour, il apparaît. Sur mon écran. En me voyant parler de mes galères sur les réseaux sociaux, ce fan de la première heure me propose une solution. Une solution que je pense aussi fantasque que mon imagination. Il se dit brillant chercheur, si brillant que son projet fétiche a été jugé trop avant-gardiste pour être testé.
— Et donc ? Je tape ces deux mots en réponse sur mon clavier à la va-vite.
J’ai besoin de savoir, besoin de me raccrocher à quelque chose, n’importe quoi.
— Je l’ai testé. Sur moi. Une réussite. Je te propose de le tester également.
— En gros, tu veux que je te serve de cobaye ?
— J’adore ton monde. Ce que je veux, c’est t’offrir le cadeau que je me suis fait afin de pouvoir enfin lire l’entièreté de ta saga.
Mon cœur s’emballe en lisant ces quelques mots. Se pourrait-il que mon rêve soit réellement à portée de main ? Je peine à y croire. Je me demande si ce n’est pas une vilaine blague. Cependant, j’hésite. Je suis partagée entre l’incrédulité, la trouille, et l’espoir que tout ceci soit bien réel.
Son projet ? Télécharger les pensées. Mettre son cerveau sur disque dur externe.
Je le rencontre. Cet homme existe réellement. Il est mal rasé et ses vêtements sont froissés, mais il est également extrêmement poli. Nous nous voyons au premier rendez-vous dans un café - où je remarque que son téléphone portable ne quitte pas sa main - puis chez lui. Et je constate.
Tout est vrai. Il vit, il parle, il bouge, et pourtant, ses pensées sont externalisées, déléguées à une machine. Lors de cette deuxième rencontre, nous discutons entièrement via son écran et je vois la différence. Il semble bien plus entier ici que lors de notre première sortie autour d’un café. Chez lui, sur son domaine, il me semble tout à la fois insignifiant dans son enveloppe humaine et immense lorsqu’il me parle par l’intermédiaire de son écran couplé à un logiciel de synthèse vocale.
Ses pensées sont à la fois limpides et complexes, immédiates et réfléchies.
Je me projette aussitôt. Vu de l’extérieur, je ne suis qu’une pauvre femme qui s’arrache les cheveux sur ses romans depuis des années, survivant grâce au maigre salaire que je perçois comme caissière au supermarché à mi-temps. Mais je sais que ma tête contient bien plus que ça, bien plus que moi. Elle contient un univers entier, riche et fabuleux !
Et j’ai désormais la possibilité de le montrer au monde entier.
Si je télécharge mes pensées, je pourrai les organiser bien mieux que ma pauvre enveloppe charnelle n’en est capable. Je pourrai enfin achever l’écriture de ma saga ! Grâce à cette externalisation, je n’oublierai rien et je travaillerai bien plus vite. Un rêve. Un rêve que je suis sur le point de réaliser.
Je cesse d’hésiter. En moins de dix minutes, je suis appareillée, prête pour le transfert. Assise dans un large fauteuil de bureau, je m’étonne de voir que tout semble si simple. Je recommence à douter malgré tout ce que j’ai pu constater. Puis il enclenche le processus. Mes pensées se liquéfient et se déversent dans leur nouvelle demeure, mon ordinateur portable.
Je suis… je ne saurais comment le décrire. Je sens mon corps s’affaisser doucement dans le fauteuil, tandis que mon esprit gambade. Je garde tout en tête, enfin, hors de ma tête, mais tout est là. Toutes les infos pour mes romans. J’organise tout si rapidement que j’en ai le vertige. Je rentre chez moi avec mon ordinateur sous le bras, mon nouveau cerveau sous le bras.
En quelques jours, je planifie toute ma saga. Si aisément, si facilement ! Une fois l’étape de planification terminée, écrire est encore plus rapide. Les mots viennent tout seuls. Je n’ai même plus besoin de les penser pour les sortir, tant bien que mal, de ma tête : ils sont déjà là. Je n’ai plus besoin de taper sur mon clavier, les mots apparaissent automatiquement dans mon traitement de texte comme par magie. À peine deux mois plus tard, je mets le point final au seizième volume.
J’ai réussi. Enfin. C’est terminé.
Je décide alors de publier ma série petit à petit, et le premier tome connaît un petit succès. Le deuxième aussi. Le troisième, celui que j’ai entièrement écrit grâce à mon nouveau cerveau, se vend un peu moins bien. Le quatrième fait à peine quelques ventes, les suivants, aucune.
Je ne comprends pas. Pourquoi ? Ma saga est parfaite, pourquoi ne se vend-elle pas ? Il n’y a aucune incohérence, aucun problème de rythme, et ma plume est belle. Alors pourquoi ? Ce n’est pas logique. Je comprends que quelque chose cloche, mais sans réussir à mettre le doigt dessus malgré toutes les relectures confiées à mon nouveau cerveau.
Alors, pour comprendre, je mets mes romans en ligne gratuitement, à la disposition de tous. J’ai besoin de savoir, de comprendre. Personne ne les lit jusqu’au bout, mais j’obtiens quelques commentaires :
« Sans âme »
« Le premier et le deuxième tome étaient vraiment bons, dommage que la suite soit si plate »
« Je n’ai rien ressenti en lisant ce troisième tome, il s’est passé quoi ? Quel dommage ! »
« C’est quoi cette blague ? T’as fait écrire ton histoire par une IA après le troisième tome, c’est ça ? »
Une IA ? Moi ? Je lis et je relis ces quelques commentaires, tentant de comprendre ce que tout ceci signifie. Puis, sans que je le veuille, mes pensées s’emballent en relisant ce dernier commentaire et se mettent à lister subitement ce qui différencie l’humain de l’IA. Je tente d’arrêter ce flot, de le diriger dans une autre direction, mais rien à faire, mon raisonnement est si rapide que j’obtiens le résultat quelques secondes seulement après que je me sois posée la question.
Et je comprends.
Mon histoire est parfaite : les intrigues, les dialogues, les scènes d’actions… tout est solide comme un roc, sans aucune fissure. Il n’y a plus la frénésie vomie par mes nuits blanches, le vertige de mes doutes, l’excitation de l’inconnu lorsque je me jetais corps et âme dans une scène sans en connaître le déroulement à la virgule près.
Mon histoire est parfaite. Trop parfaite. La machine a gardé ma mémoire, ma logique narrative, mon style… tout en étouffant mes crises, mes larmes, mes failles.
Je ferme les yeux. Une évidence s’impose, aussi violente qu’un couperet :
J’ai téléchargé mon cerveau, mais en chemin, j’ai perdu mon cœur, j’ai détruit mon rêve.
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