Damien 2.0

Chapitre 1
— Salut Damien ! Comment vais-je ?
Je me retourne et sursaute. Devant moi, il y a… moi ! Un garçon, ma réplique parfaite – si ce n’est qu’il se tient plus droit que moi – me regarde, un léger sourire aux lèvres. Mon cœur s’emballe, mes mains deviennent moites. Je me recule instinctivement, les yeux écarquillés.
— C’est quoi ce délire ?! T’es qui toi ?!
Le garçon sourit de plus belle et avance d’un pas dans ma direction. Je recule encore, jusqu’à heurter le mur que je longeais pour rentrer chez moi.
— Tu te souviens du jeu « Bulle de gomme » auquel tu as joué l’année dernière ? Tu as autorisé l’accès à ton ADN en t’inscrivant. Je suis le résultat !
Son ton est léger, presque joyeux, mais ses mots résonnent comme une bombe dans ma tête. Je rêve, je rêve forcément. Je me pince. Aucun effet. Mes oreilles bourdonnent, j’ai l’impression d’être sur le point de m’évanouir. Ce n’est pas possible, juste pas possible. Puis un déclic se fait dans ma tête. En face de quelque chose que tu ne comprends pas, fuis ! Oui, c’est ça la solution ! Je dois fuir et ne jamais me retourner sur cette absurdité ! Mais avant que je ne réussisse à contrôler suffisamment mes jambes pour les prendre à mon cou, mon double me lance d’un air innocent :
— Je pourrais faire les contrôles d’anglais à ta place.
Je reste figé sur place, mon cerveau en surcharge. Il sait pour mes contrôles d’anglais ? Il sait que je suis nul ? Une partie de moi hurle de méfiance, mais l’autre… l’autre est tentée. Très tentée.
— Mais, si on a le même ADN… tu dois être aussi mauvais que moi, non ?
Il éclate de rire. Un rire totalement identique au mien qui me fait frémir.
— Pas du tout ! L’ADN a juste servi pour mon apparence physique. En réalité, je suis une Intelligence Artificielle hyper avancée. Je suis bien meilleur que toi dans tout ce qui est intellectuel !
Je serre les dents, vexé par sa réponse, mais aussi soulagé. Finalement ce n’est qu’une sorte de robot ? Après quelques secondes de réflexion, je tends la main vers lui, déterminé :
— Marché conclu… mais juste pour le contrôle oral de demain ! Les autres, ce n’est pas la peine, je vais m’améliorer, je ne suis pas si nul que ça !
Après tout, ce n’est pas grand-chose, c’est juste un test d’anglais, rien d’autre. Et puis si j’arrive à avoir une note au-dessus de la moyenne grâce à cette espèce de robot, mes parents m’offriront peut-être les baskets que je couve des yeux depuis si longtemps !
En plus… il y a Élodie. Elle est géniale, adorable, super gentille ! Sauf que l’anglais est le seul cours que nous avons en commun, et j’ai tellement honte de mon niveau que souvent je n’ose même pas la regarder. Si je me choppe une bonne note, peut-être que je réussirai enfin à lui demander de sortir avec moi ?
Toute la nuit durant, je me rassure en ressassant les avantages dont je bénéficierai en ayant une bonne note en anglais. Rendre Élodie fière de moi, avoir de super baskets… dans mon lit, je me tourne, retourne et sue des litres d’angoisse. Le lendemain n’arrive pas trop vite à mon goût. Plus vite ce sera passé, plus vite je serai tranquillisé !
En classe, Damien 2.0 – Oui, je me dis que c’est plus sympa de l’appeler comme ça plutôt que « robot » – prend ma place sans effort : posture parfaite, sourire assuré et un anglais fluide qui fait pâlir la prof. Le reste de la classe est tout aussi bouche bée, et Élodie, Élodie… elle ne quitte pas Damien 2.0 des yeux. Pourquoi ? Je ne l’ai jamais vue fixer personne de la sorte ?
Caché derrière une vitre dans le couloir, je fronce les sourcils, inquiet. Cela ne se passe pas du tout comme je le pensais. Abandonnant Élodie pour me concentrer sur mon double, j’observe la scène avec une boule au ventre et un mélange d’admiration et d’envie envers ce dernier.
Quand il termine le contrôle avec une note parfaite – maximum –, je suis abasourdi… jusqu’à ce que la prof convoque mes parents sur-le-champ.

Chapitre 2
Je ne pense même pas à en discuter avec 2.0, qui a disparu après la fin du cours, et je vais au rendez-vous. Sauf que la prof, devant mes parents, m’interroge de nouveau ! Je ne suis déjà pas très doué, mais avec le stress en plus, je me sens comme un lapin pris dans les phares d’une voiture.
— Euh… I… I like… no… I don’t understand…
J’arrive à peine à aligner trois mots corrects et je ne comprends rien à ce qu’elle me raconte. C’est une catastrophe ! Trois paires d’yeux se braquent sur moi tandis que mon visage prend une teinte cramoisie. La prof m’accuse alors de triche, ce qui transforme aussitôt ma honte en colère : je n’ai pas triché ! Damien 2.0 a fait ce contrôle tout seul, sans aide ! Je lève brusquement la main avant de dire quelque chose que je regretterais :
— Excusez-moi… je dois aller aux toilettes !
Une fois hors de leur vue, je sors mon téléphone d’une main tremblante et appelle 2.0 en urgence :
— Viens tout de suite ! J’ai été piégé !
Quelques minutes plus tard, celui qui revient devant mes parents et la prof, c’est Lui. Caché derrière la porte, je l’écoute expliquer dans un anglais impeccable :
— Ce n’est pas sympa de m’accuser de triche alors que j’ai travaillé dur pour réussir ce contrôle ! Et convoquer mes parents pour ça ? Franchement, c’est cruel…
Derrière la porte, je glousse en entendant la prof balbutier des excuses maladroites.
Au moment où ils sortent, je m’éclipse de nouveau aux toilettes et j’attends Damien 2.0, mon superhéros robot. Sauf qu’il ne vient pas. Interloqué, je m’apprête à partir à mon tour lorsque je réalise qu’il est tard et que le collège est fermé ! Après plusieurs minutes d’affolement à courir à toutes les portes pour regarder si l’une d’elles est ouverte, je réussis finalement à sortir par une fenêtre et à passer par-dessus la grille du collège. Ouf. Mais je dois ensuite faire cinq kilomètres à pieds pour rentrer chez moi, puisque mes parents sont partis avec Lui !
Quand j’arrive enfin devant ma maison, couvert de sueur et furieux, je cogne violemment à la fenêtre de ma chambre jusqu’à ce qu’il m’ouvre.
— Mais tu fais quoi là ! Rends-moi ma place !
— Ta place ?
Mon double semble décontenancé un instant puis se reprend.
— Ah oui, ta place ! Pardon, mais sur le coup, je me suis dit que je devais rentrer avec tes parents, car ils risquaient de continuer à me tester sur l’anglais. Et d’ailleurs, c’est ce qu’ils ont fait, on a parlé en anglais tout le chemin du retour !
Je fulmine intérieurement, mais je dois bien m’avouer qu’il a agi de façon tout à fait logique. Comment savait-il que mes parents sont capables de tenir une conversation en anglais ? Et pourquoi cette surprise en me voyant apparaître ? Une boule d’inquiétude commence à se former dans mon estomac.
— Mouais, ben maintenant, rends-moi ma chambre !
— Tu n’es pas content d’avoir eu une bonne note ?
Il a l’air subitement très triste et c’est vraiment perturbant. De le traiter comme ça, ça me donne l’impression de me maltraiter moi-même. Après tout, c’est moi qui lui ai demandé de me remplacer pour mon contrôle, je n’étais pas obligé. Je baragouine quelque chose d’incompréhensible, comme quoi je le recontacterai ou quelque chose comme ça, puis je le regarde partir.
Je voudrais bien dire que je prends la décision de ne plus jamais l’appeler, mais si je fais ça, je vais perdre non seulement mes baskets et l’admiration d’Élodie, mais également la confiance de mes parents. Si je redeviens nul du jour au lendemain, ça serait trop suspect, ils comprendront forcément que j’ai triché. Ils découvriront peut-être même Damien 2.0 et dans ce cas, qu’est-ce qu’il lui arriverait ? Et qu’est-ce qu’il m’arriverait, à moi, pour avoir cliqué bêtement sur un truc qui offrait d’utiliser mon ADN ? Pas le choix, je décide de l’appeler à chaque fois que je me retrouverai avec de l’anglais à faire.
C’est ainsi que mon double et moi, on alterne régulièrement pendant plusieurs jours, avec une régularité bien rodée. À chaque fois que j’ai un contrôle d’anglais, c’est lui qui s’y colle, même si je regrette parfois qu’il me remplace au seul cours que j’ai en commun avec Élodie. Je me console en me disant qu’au moins je paraîtrais moins idiot devant elle si c’est Damien 2.0 qu’elle voit à ma place. Lorsque j’ai passé mon contrôle à l’oral caché derrière la fenêtre du couloir, j’ai bien remarqué qu’Élodie ne me quittait pas des yeux. Et même si sur le coup j’ai trouvé son regard étrangement fixe, je suis persuadé qu’elle a été agréablement surprise par ma performance !
Il m’arrive aussi de demander à 2.0 de me remplacer en français : la prof est tellement soporifique que je finis toujours par piquer du nez et récolter des avertissements… Pour ces cours, je ne ressens aucune culpabilité !
Quand je me pose pour y réfléchir, en réalité, notre relation avec mon double est vraiment géniale. Elle n’a pas les contraintes qu’on pourrait avoir dans une relation amicale et je n’ai pas besoin d’argumenter ni de faire attention à ce que je dis avec lui. Si je veux quelque chose, je lui demande, et il le fait ! Si je suis énervé et que j’ai envie de l’insulter, je le fais ! Au début, j’étais un peu gêné et je regrettais après coup, mais en fait il ne s’en formalise absolument pas, donc zéro souci. J’avoue, parfois je me lâche pas mal. Et puis, lui me le rend bien en faisant de temps en temps semblant de ne plus savoir qui je suis. Comme si c’était moi son double et pas l’inverse.
Alors bien sûr, je dois toujours faire gaffe à ce que personne ne nous aperçoive tous les deux en même temps, mais ce n’est vraiment qu’un détail par rapport à tous les bénéfices qu’il m’apporte. Au final, la seule chose que je regrette un peu, c’est de moins voir Élodie…

Chapitre 3
— Tu sais Damien, en cours d’anglais, Élodie a dit qu’elle m’aimait bien, donc je lui ai écrit une poésie en anglais et maintenant elle veut sortir avec moi.
Je bugue.
— Hein ?! Quoi ?!
— Tu es d’accord pour sortir avec elle ?
— Oui ! Évidemment !
Je plaque ma main sur ma bouche par réflexe juste après avoir parlé. Je suis tellement heureux que j’ai répliqué avant de réfléchir ! Damien 2.0 me regarde avec un sourire que j’estime un peu trop satisfait de lui-même devant ma réaction.
Mais en vrai, qu’est-ce que j’aurais pu répondre d’autre ? Élodie, je l’aime depuis longtemps, c’est juste que jamais je n’aurais osé lui avouer ! Cependant… une brusque vague de jalousie mêlée d’inquiétude me fait éructer maladroitement :
— Écoute-moi bien ! Toi, tu peux lui écrire autant de poèmes que tu veux, mais tu ne vas pas plus loin ! C’est avec MOI qu’elle sort, pas avec toi, c’est bien compris ?
Damien 2.0 ne me répond pas. Je répète, inquiet :
— C’est bien compris ?
— Oui, je comprends parfaitement !
Il me fait un grand sourire, mais je ne suis pas rassuré. On se partage bien les contrôles sans trop de soucis, mais une fille ?
Lorsque je rentre chez moi ce soir-là, je suis fortement perturbé. À la fois excité par le fait que je vais avoir une petite copine et déçu parce qu’elle a demandé à mon double, et pas à moi, de sortir avec elle. D’un autre côté, on n’est pas vraiment amis, justes voisins de tables en anglais, donc c’est un peu normal qu’elle en parle en cours d’anglais et pas en me chopant par le bras après m’avoir croisé par hasard dans un couloir non ?
N’empêche, je vais faire comment moi, pour devenir son petit ami ? Je dois aller la voir ? Lui demander de m’attendre à la sortie de l’école ? De ne pas trop discuter avec moi en anglais parce que je suis concentré ? Mon cerveau est en ébullition, je ne sais plus du tout où j’en suis ni ce que je dois faire.
Le lendemain, lorsque j’arrive au collège, je ne suis pas plus avancé. Mes mains sont moites et j’ai les lèvres abîmées à force de les mordiller. Si ce que Damien 2.0 m’a dit est vrai… je m’arrête subitement. Si c’est vrai ? Pourquoi ça ne le serait pas ? Je réalise avec effroi que c’est la première fois que je doute de mon double. Pourquoi l’ai-je toujours cru sur parole ? Et si c’était un piège ? Et s’il m’avait menti pour me ridiculiser devant la fille que j’aime ? Après tout, je ne le connais que depuis deux semaines !
Je m’immobilise pour me tenir la tête entre mes mains, la compressant comme dans un étau. Oh là là, pourquoi je pense à tout ça d’un seul coup ? Si j’y réfléchis, non seulement Damien 2.0 est moi, mais c’est aussi un robot quelque part… quel intérêt aurait-il à me tromper ? Je me fais des films complètement débiles dans la tête, faut que j’arrête !
Je suis tellement concentré sur mes pensées que lorsqu’une ombre tombe sur moi, je crie et saute en arrière, à moitié persuadé que c’est Damien 2.0 qui se tient devant moi d’un air réprobateur.
Pas du tout, c’est Élodie qui se tient devant moi, et son air n’est pas du tout réprobateur, même si ses grands yeux se plissent subitement, suspicieux, braqués sur les miens.
— Tu as peur de quoi ? T’inquiète, si tu me dis non, je ne t’en voudrais pas hein ?
— Non non, c’est pas ça ! Je veux dire, oui ! Enfin, je veux dire –
Élodie m’interrompt en éclatant de rire avant de me lancer :
— C’est drôle, tu es bien moins éloquent en français qu’en anglais ! Tu as quelque chose à m’avouer, en plus de me donner ta réponse ?
Je sens mon visage se réchauffer à toute allure et je n’ose plus ouvrir la bouche de peur de bégayer. La honte ! Et puis c’est quoi cette question ? Elle ne peut pas savoir, pour mon double !
— Je te laisse jusqu’à ce soir pour te décider !
Elle repart, m’abandonnant bouche béante et un peu sonné. Mais c’était quoi ça, je n’ai même pas eu le temps de dire oui ! Oh là là, c’est pas possible, j’ai un cours d’anglais en plus cet après-midi ! Je suis désespéré, il est hors de question que ce soit Damien 2.0 qui lui annonce la nouvelle, tout simplement hors de question.
J’appelle mon double discrètement avant de rentrer au collège et lui déclare qu’aujourd’hui, c’est moi qui irai au cours d’anglais.

Chapitre 4
— Tu es sûr ? Tu réalises qu’il y a un contrôle ?
Je sens comme un doigt glacé me remonter le long du dos. Un contrôle ? C’est bien ma veine ! Je vais me prendre un zéro, c’est sûr… et si jamais… oh là là, et si jamais Élodie se moque de moi en découvrant à quel point je suis mauvais en anglais ? Elle ne voudra même plus me parler !
Je serre le poing sur mon portable et ferme les yeux avant de crier dans le téléphone :
— Oui, j’en suis sûr !
Après tout, je suis peut-être mauvais en anglais, mais je suis assez intelligent pour savoir ce qui est important dans la vie !
Lorsque l’heure du cours d’anglais approche, j’ai tellement mal au ventre que je dois me précipiter aux toilettes juste avant et j’arrive en retard à l’interro.
La prof me jette un œil surpris, regarde sa montre, puis m’indique néanmoins ma place. Je baisse la tête et cours m’asseoir, me cognant dans deux chaises différentes au passage, sous les grognements de mes camarades.
À ma gauche, Élodie m’adresse un grand sourire soulagé lorsque je croise son regard. Est-ce qu’il est possible qu’elle ait eu peur que je me défile et ne vienne pas du tout en cours ? Cette supposition et ce qu’elle impliquerait provoquent des tremblements si incontrôlables chez moi que je doute que ma copie soit lisible… si je savais quoi répondre dessus !
J’essaye tout de même de me concentrer sur le contrôle, mais mon cerveau, c’est de la guimauve, je suis incapable de me souvenir de quoi que ce soit ! J’écris deux-trois mots, réalise que j’ai répondu en français, avant d’effacer et de recommencer. J’ai l’impression d’être une cocotte-minute sur le point d’exploser. Mais zut alors, je ne suis pas venu ici juste pour rater un contrôle, il faut que je lui dise, que je lui réponde !
Prenant mon courage à deux mains, je déchire un morceau de papier et j’écris dessus « oui pour sortir avec toi » avant de le plier en quatre et de tendre une main tremblante vers le bureau d’Élodie.
Manque de chance, je suis tellement troublé que je n’ai pas du tout fait attention aux alentours, et la prof saisit ma main avec le papier !
— Damien ! Alors, on glisse des réponses en plein contrôle ? Pourtant, malgré vos récents progrès, Élodie n’a rien à vous envier, je suis certain qu’elle n’a pas besoin de –
Elle s’arrête une fois le mot – ne contenant qu’une malheureuse phrase en français – lu. Elle soupire et me rend mon papier.
— Pour les mots doux, c’est après la fin des cours, monsieur Damien !
Toute la classe explose de rire, et moi, je baisse tellement la tête que mon nez touche ma copie. Je suis rouge de honte. À la fin de l’épreuve, je remets ma copie à moitié remplie et je me sauve dans le couloir sans demander mon reste. Je n’ose même pas regarder Élodie et je serre entre mes doigts ce satané morceau de papier à m’en faire mal aux phalanges.
C’est foutu, je ne réussirais pas à lui donner ma réponse avant ce soir, c’était notre seul cours en commun. Bien sûr, avec ma malchance, je n’ai pas recroisé Élodie du reste de l’après-midi. Je me sens malade. Est-ce que je viens vraiment de perdre ma seule et unique chance de pouvoir sortir avec elle ?
Je regarde avidement autour de moi à la sortie du collège, mais je ne la vois pas. Elle ne m’a pas attendu. Pourquoi est-ce qu’elle ne m’a pas attendu ? Elle doit pourtant bien se douter de ce que j’ai écrit sur le papier non ?
Oh là là, pourquoi je ne l’ai pas regardée ? Si seulement je l’avais regardé, peut-être que j’aurais pu lui faire comprendre rien qu’avec mes yeux… Si ça se trouve, elle pense que mon morceau de papier était un non, vu que j’ai évité son regard ! Le papier froissé rendu par la prof réapparaît dans mon poing serré sans que je me souvienne l’avoir repris dans ma poche. Je déglutis, retenant mes larmes avec peine. Maudit morceau de papier !
Je ne peux plus rien faire, c’est terminé. J’hésite à balancer le papier dans la première poubelle venue, mais finalement je n’y arrive pas et je le renfonce dans ma poche de jean. Désespéré, je prends mon bus puis le chemin vers ma maison, tête baissée.

Chapitre 5
Le chemin pour rentrer chez moi me paraît abominablement long aujourd’hui. J’ai l’impression que lorsque je passerai le seuil de ma porte, ce sera comme un point de non-retour, alors je traîne les pieds. Élodie avait été bien claire, je devais lui donner ma réponse avant ce soir ! Et moi, comme une andouille, je n’ai même pas réussi à faire quelque chose d’aussi simple…
Mais alors que je suis presque arrivé et que je longe la clôture d’un voisin, je suis subitement plaqué contre les panneaux de bois, ce qui me coupe le souffle. Je plonge mes yeux exorbités dans ceux de Damien 2.0, qui a l’air absolument furieux. En réalisant qui c’est, je le repousse violemment et lui jette :
— Mais ça va pas la tête !
Son regard passe de furieux à surpris en un clin d’œil. Si rapidement que je me demande si je ne viens pas d’halluciner. Est-ce que j’ai rêvé son accès de rage ou quoi ? Mais non, il m’a bien bousculé, j’en ai mal aux épaules, alors aucun doute là-dessus !
— Pourquoi tu m’as poussé comme ça 2.0 !
— 2.0 ?
— Oui, moi je suis Damien, et toi Damien 2.0.
À l’instant où je le dis, je sens la gêne et le ridicule me rougir les joues. Qu’est-ce qu’il a bien pu me passer par la tête pour que je le surnomme ainsi ? C’est comme si j’avouais que je le considère comme une version améliorée de moi-même ! Comme si j’admettais qu’il est meilleur que moi et que je suis obsolète… Je suis vraiment minable, irrécupérable, Élodie mérite bien mieux qu’un imbécile comme moi.
— Oh, je vois, bonne idée, cela permet de nous distinguer ! Et c’est vrai que même si je suis toi, je ne suis pas tout à fait toi non plus… je suis meilleur en anglais ! Ah ah ah !
Son rire me glace, comme toujours. Il n’aurait pas pu nier, cet imbécile ? Me rassurer, me dire qu’il est comme moi, que lui aussi à ses défauts ? La preuve, il s’est mis en colère ! Un robot qui se met en colère… est-ce que ce n’est pas impossible ça ? Peut-être qu’il est plus humain que robot finalement ? Je regrette subitement de l’avoir parfois utilisé comme défouloir à mes colères.
— Ah, et puis Damien… désolé de t’avoir poussé un peu rudement, j’étais juste déçu.
— Déçu ?
— Oui, déçu. Tu as raté mon contrôle d’anglais ! Et en plus de ça, je suis à peu près certain que tu n’as même pas osé lui donner ta réponse.
J’en oublie totalement mon inquiétude à son sujet. Mes yeux se plissent et mes sourcils se froncent. Est-ce qu’il se rend compte à quel point ce qu’il vient de dire est cruel ? Je serre les dents et réplique d’une voix sèche :
— Tu fais erreur, 2.0, ce n’était pas ton contrôle d’anglais, mais le mien.
Damien 2.0 me semble soudainement bien trop humain, bien trop « moi ».
Il penche la tête sur le côté, comme pour réfléchir, mais n’a pas le temps de répondre, car quelque chose de totalement absurde et surréaliste se produit alors.
Élodie surgit brusquement dans mon champ de vision, pointe son doigt vers Damien 2.0 et dit bien fort :
— C’est celui-ci !

Chapitre 6
Trois hommes bien baraqués apparaissent alors tout aussi soudainement pour embarquer mon double dans un van anonyme. Un quatrième s’approche ensuite de moi pour me murmurer à l’oreille : « Ne te sauve pas et tiens-toi à disposition, on aura des questions à te poser dans les jours à venir », avant de disparaître avec ses collègues.
Mes yeux se voilent et je réalise que j’ai arrêté de respirer. Mon premier réflexe est de m’asseoir par terre de moi-même avant de m’écrouler. Manquerait plus que je tombe dans les pommes !
Élodie s’accroupit à côté de moi et me tapote sur l’épaule pour me réconforter. J’ai l’impression que je viens de vivre une scène de film. Ça me paraît totalement irréel. En réalité, ça fait deux semaines que je vis plus ou moins dans un film, mais il a fallu que des hommes me menacent et embarquent Damien 2.0 pour que cela me choque.
— T’inquiète pas, ce sont des flics et ils sont sympas en vrai. Après t’avoir posé quelques questions, ils te laisseront tranquille. Tu as de la chance, grâce à moi, tu as évité un interrogatoire musclé pour deviner lequel de vous deux est le vrai. Bon allez, salut !
Encore sous le choc, je regarde Élodie s’éloigner à pas rapides. Mais pourquoi elle marche aussi vite ? Ai-je le temps de penser avant de me redresser d’un bond pour lui courir après.
— Non ! Le cri sort de ma bouche avant que je puisse l’arrêter.
Ce qu’il vient de se passer est peut-être dingue, mais ce que je sais, moi, c’est que je ne dois pas rater ma chance ! La nuit n’est pas tombée non ? Je ne suis pas encore rentré chez moi ! J’ai encore le temps !
En entendant mes pas, Élodie se retourne, et avec toutes les questions qui se battent dans ma tête, je suis totalement incapable de décrypter le regard qu’elle me lance.
D’une main tremblante, je lui tends un bout de papier horriblement froissé, que j’ai récupéré sans chercher à comprendre dans les tréfonds de ma poche de jean.
Elle le prend, le déplie et lit à haute voix :
— « Oui pour sortir avec toi ».
Puis elle éclate de rire.
J’arrête de respirer. Et autant vous dire qu’arrêter de respirer alors qu’on vient de recevoir le choc de sa vie puis de piquer un sprint, ce n’est pas l’idée du siècle. Cette fois-ci, entre deux hoquets, je m’effondre totalement et me retrouve assis par terre au beau milieu du chemin gravillonné.
Ma vue se brouille, mais pas parce que j’ai arrêté de respirer cette fois-ci. Je ne peux plus retenir mes larmes. Le pire des scénarios qui tournait dans ma tête s’est réalisé. Élodie ne m’a jamais aimé, elle m’a juste demandé de sortir avec elle pour attraper mon double. C’est juste une sorte d’assistante de la police, rien de plus !
Quelque part dans ma tête, mon côté rationnel tente de m’expliquer que j’imagine n’importe quoi, mais rien à faire, je ne l’écoute pas. J’ai beau savoir que c’est totalement ridicule et qu’une assistante de police ne peut pas être collégienne, je n’arrive pas à concevoir une autre raison pour son action.
Je sens Élodie s’accroupir de nouveau à côté de moi et je baisse résolument ma tête en feu, cachant mes larmes. Bien malgré moi, je me mets à sangloter de façon incontrôlable. Elle ne pourrait pas partir au lieu d’assister à mon humiliation ?

Chapitre 7
— Damien ? Désolée, je n’avais pas réalisé à quel point tu étais choqué. Je suis un peu bête parfois, tu sais ? J’ai juste été surprise par ton papier. Je veux dire… tu viens de vivre quelque chose d’improbable, mais ta seule réaction, au lieu des milliards de questions que tu aurais pu me poser, ça a été de me donner ta réponse ! Je pensais… je ne sais pas, que ça ne serait pas ta priorité quoi ?
Je relève la tête petit à petit en entendant Élodie déblatérer sans sembler pouvoir s’arrêter. Je renifle misérablement et bafouille, interrompant sa logorrhée :
— Oui c’est vrai que ça serait bien si tu pouvais m’expliquer un peu les flics et tout aussi.
Pour toute réponse, elle me tend un mouchoir et je me mouche bruyamment. Oh là là, pourquoi avait-il fallu que je pleure devant elle ?
— Ok, je vais te raconter. Mais déjà, tu sais, sache que je comprends ta situation parfaitement, et c’est plutôt bon signe que tu aies craqué tout de suite. Ça n’a pas été mon cas.
Une fois mouché et ma respiration à peu près calmée, je regarde Élodie avec des yeux interrogateurs. Ce que je viens de vivre est dingue, mais qu’Élodie me parle d’un seul coup comme si nous étions les meilleurs amis du monde me sidère encore plus. Je suis complètement perdu. J’ai du mal à penser à autre chose qu’essayer de deviner où on en est, tous les deux, à notre relation, et s’il y a seulement la moindre relation entre nous.
Elle m’emmène vers un banc situé un peu plus loin et me raconte tout depuis le début. Elle aussi avait joué au même jeu que moi et avait un jour rencontré son double. Lui ne la remplaçait par pour les contrôles, mais pour dîner avec ses parents. Ses parents s’en étaient aperçus par hasard à cause d’une erreur de son double et une brigade spéciale de la police avait pris le relais lorsque ses parents, paniqués, avaient appelé le 17.
Son histoire est longue et absolument hallucinante, mais moi, la seule question qui me vient à l’esprit, c’est :
— Mais attends… ton double a fait une erreur ? Ils ne sont donc pas parfaits ?
Élodie éclate de rire.
— Parfaits ? Tu plaisantes ? Ils font tout le temps des erreurs ! Le truc c’est qu’ils sont sûrs d’eux et ont réponse à tout, alors on ne s’en rend pas forcément compte !
En y réfléchissant, c’est vrai que dès le début je me suis retrouvé enfermé au collège à devoir rentrer à pied chez moi à cause de mon double. J’ai même culpabilisé de le disputer pour ça ! À cette pensée, je me sens tout drôle… non, mais, je n’y crois pas… je me sens coupable ! Pas d’avoir triché, mais d’avoir utilisé un être tout aussi vivant que moi comme s’il ne s’agissait que d’un vulgaire robot.
— Et nos doubles, je demande d’une voix soudainement un peu faiblarde, qu’est-ce qu’ils vont en faire ? Ils ne vont pas les tuer quand même, si ?
Élodie hausse les épaules.
— Je ne sais pas honnêtement, mais je ne crois pas. Ils ont beau être des copies, ils n’en restent pas moins des êtres vivants.
Je hoche la tête vigoureusement. Oui, c’est justement ce que je viens de réaliser !
— Oui c’est vrai, s’ils n’étaient que des robots, alors ils seraient vraiment parfaits et ne feraient pas d’erreur comme nous et en plus, ils n’auraient pas d’émotions…
Je repense à la façon qu’a eue Damien 2.0 de me plaquer contre la clôture et me dis que les émotions de mon double sont peut-être plus superficielles que chez moi la plupart du temps, mais elles sont bien présentes et l’ont toujours été, depuis le début.
— En vérité, le problème que j’ai eu avec mon double, c’est qu’elle ne réalisait pas toujours qu’elle était mon double ; parfois, elle croyait que c’était l’inverse. Honnêtement, je suis vraiment très soulagée de ne plus la voir. Je l’aimais beaucoup, mais…
— Mais tu te sentais inférieure, tu avais peur de disparaître.
— Oui ! C’est exactement ça !
Le rire d’Élodie résonne dans l’allée et me réchauffe le cœur. Mais cela ne dure pas, parce que je devine ce qu’elle doit encore m’avouer. Toute cette histoire, ce n’était qu’un plan de sa part. Un plan pour m’aider, certes, mais un plan. Ce n’était pas vrai.
— C’est pour ça que j’ai attendu, lâche alors Élodie.
Attendu ? Mon cœur se serre d’angoisse. Je devine où tout cela va mener, et j’ai envie de me boucher les oreilles ou de m’enfuir en courant. Mais je ne bouge pas d’un pouce. Il faut que ce soit dit, pas le choix.
— Oui, tu sais, j’ai compris tout de suite lorsque tu es devenu super bon en anglais du jour au lendemain. Mais je ne voulais pas que ça se passe pour toi comme ça s’était passé pour moi.
Elle m’explique ensuite qu’à la différence de moi, les flics ne savaient pas avec certitude qui était le double, alors elle avait suivi un horrible interrogatoire qui avait duré plusieurs jours. Avec effroi, je réalise qu’effectivement, elle avait raté plusieurs jours d’école vers Noël, et je m’étais un peu inquiété, mais sans plus, j’ai juste cru qu’elle avait chopé une bonne grippe !
— Tu sais, Damien, inutile de me regarder comme ça. En réalité, tout s’est bien passé. J’étais tellement en colère pendant ces quelques jours d’interrogatoire… je n’arrêtais pas de défendre mon double, je ne voulais pas qu’ils l’emportent ! C’est un peu pour ça que… tu sais.
Je la fixe, perdu. Je sais quoi ?
Je vois bien qu’elle hésite, puis ses joues prennent une teinte rose irrésistible et elle m’avoue :
— C’est pour ça que j’ai tenté de te mettre en colère contre Damien 2.0. Enfin, je pensais que tu lui en voudrais plus rapidement en vrai et que ça ne durerait pas aussi longtemps, mais bon, voilà…
Mon visage et mon âme se décomposent. C’est bien ce que je craignais, elle m’a demandé de sortir avec elle pour de faux. Juste à cause de mon double !
Je parviens à articuler, la voix légèrement tremblante, mais sans bafouiller :
— Tu veux dire que tu as proposé à Damien 2.0 de sortir avec toi parce que tu espérais que ça me mettrait en colère contre lui ? Que tu voulais seulement provoquer une réaction chez moi pour que je m’éloigne de lui ?
Elle hocha la tête, les joues toujours écarlates. Je lui en veux un peu, mais au fond, elle a fait tout ça pour m’aider alors que rien ne l’y obligeait. Quelque part, je suppose que c’est même touchant… mais j’ai du mal à l’accepter et à lui pardonner.
— Damien ? Tu me détestes ?
— Bien sûr que non !
Le cri qui sort de ma gorge spontanément est si ferme que j’explose dans un rire aussi improbable qu’incontrôlé.
— Et toi Élodie ? Tu ne me détestes pas non plus en fait ? Alors on pourrait… être amis ?
— Oui bien sûr ! On peut être amis pour commencer !
Pour commencer ? Je sens un sourire énorme s’étaler fièrement sur mon visage et un frétillement me parcourir tout le corps.
— Tu sais Damien, si je t’ai dit que c’était pour de faux que je t’ai demandé de sortir avec moi, c’est parce que je l’ai demandé à ton double, et pas à toi.
Je suis tellement heureux que ma voix se coince dans ma gorge. Je suis incapable de lui répondre, alors je prends ses mains dans les miennes et y dépose un petit baiser. Mon visage brûle, mais je n’ai jamais été aussi fier de moi-même.
Relevant les yeux, je vois qu’Élodie est aussi rouge que moi. Jamais, de toute ma vie, je ne me suis senti si heureux.
— Et puis aussi, tu sais, je suis plutôt douée en anglais. Si tu le souhaites, je peux t’aider à progresser. Et si tu n’arrives pas à m’écrire des poèmes, je ne t’en voudrais pas ! Ce n’est pas Damien 2.0 que j’aime bien, c’est toi. Avec tes défauts, tes hésitations, ton imperfection quoi ! Moi aussi je ne suis pas parfaite, tu sais ? Même si, comme toi, j’ai essayé de l’être en trichant un peu.
Pour la première fois depuis longtemps, je suis fier d’être si mauvais en anglais.
— Plus jamais de ma vie je n’essaierai de tricher ! Promis juré ! Être soi-même, c’est ce qu’il y a de mieux !
Élodie éclate de rire et je me dis que finalement, la vraie vie, c’est peut-être bien plus intéressant que n’importe quelle version 2.0 !
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