J'ai volé le Père Noël
Je sautille dans la neige, surexcité. Je suis gelé, mais impatient de rentrer ! Emmitouflé dans mon gros anorak, je me dépêche de retourner chez moi avant la nuit, avant LA nuit. Ce soir, c’est le réveillon. Ce soir, le Père Noël va déposer des cadeaux sous notre sapin, avant d’aller chez les copines et les copains !
Chez nous, c’est un cadeau par enfant, pas plus, pas moins. Ce qui est déjà super – je sais. Pfff… c’est juste pas juste que Tiago ait trois cadeaux à chaque fois, LUI. Bon, d’accord, il a un pull, un livre, et enfin seulement, le jouet qu’il a choisi. Mais quand même, ses pulls sont toujours tellement chouettes que je réclame souvent les mêmes à mes parents dès le mois de janvier.
Moi, j’ai commandé (en disant bonjour, s’il vous plaît, et merci bien sûr !) un puzzle avec deux mille pièces (ce qui est énorme !). Ma sœur, une voiture télécommandée, et le bébé, et bien… lui, il ne sait pas parler et encore moins écrire, alors ce sera la surprise ! Je suis tellement impatient !
Mais alors que je cours comme je peux avec mes grosses bottes, PAF ! Je me retrouve étalé sur le dos de tout mon long, frappé par un objet non identifié en plein visage. Humpf. Non identifié mes fesses ! Je suis sûr que c’est Cléo qui m’a envoyé une boule de neige ! Je grogne et me prépare à riposter.
— Je vais te réduire en purée !
Mais alors que je me redresse d’un bond, j’aperçois filer dans le ciel un traîneau tiré par des rennes. Un traîneau d’où débordent les cadeaux ! J’en ai la bouche qui s’ouvre toute seule.
— Wouahou, incroyable !
Je frappe dans mes mains d’excitation : le Père Noël est arrivé !
Un grand sourire aux lèvres, je frotte énergiquement mon front meurtri lorsque je remarque, à moitié enfoui sous la neige… un cadeau ! Un beau gros cadeau emballé dans un tissu magnifique aux couleurs vives. C’est donc ça qui m’a touché à la tête ?
— Oups, pardon Cléo de t’avoir cru coupable, je me marmonne à moi-même.
Sans réfléchir plus avant, j’enlève mes gants et ouvre ce cadeau tombé du ciel : une voiture télécommandée ! Elle a d’énormes roues, une carrosserie rouge pétante, et un gyrophare sur le toit qui se met à clignoter entre mes doigts. Je regrette presque d’avoir commandé un puzzle plutôt qu’une voiture comme ma sœur. Mais… pas de doute possible, c’est forcément celle de ma sœur, elle me l’avait montrée dans le magasin et c’est exactement la même !
— Ce serait la voiture de ma sœur ?
Je suis déboussolé. Par réflexe, je masque rapidement le gyrophare et remballe le cadeau avec peine, mes doigts déjà engourdis par le froid. Je regarde à droite, à gauche, puis le cache sous mon anorak, ce qui me donne un air de montgolfière. Je sens mon visage rougir comme s’il était en feu.
S’il est tombé sur moi ce cadeau, ça veut dire qu’il est à moi non ?
— Y a pas d’étiquette au nom de ma sœur en plus hein ? Je murmure dans mon anorak.
J’ai le bout du nez gelé. Et si je le planquais jusqu’à demain ? Comme ça, je verrais bien si c’est celui de ma sœur ou si je peux le garder…
Oui, je vais faire ça ! Je sais même où le cacher : dans la grotte que j’ai découverte cet été. Elle est bien masquée derrière des ronces et s’enfonce dans le sol comme un terrier… sauf que c’est un terrier immense ! C’est mon coin secret. Je n’en ai parlé à personne, même pas à ma sœur.
Je n’y suis pas retourné depuis cet été, mais je pourrais la retrouver les yeux fermés. Revigoré à cette pensée, je bifurque vers le petit bois, serrant la belle voiture dans mes bras à travers mon manteau. Mes oreilles me brûlent.
Mais alors que je ne suis plus qu’à quelques pas de ma destination, j’aperçois soudain, derrière un bosquet, de petites taches colorées. Intrigué, je m’approche lentement et prudemment – on ne sait jamais, et si c’était un ours portant un manteau arc-en-ciel hein ? Cette idée me fait ricaner tout seul. Il y a bien quelques ours noirs dans le coin, mais avec des manteaux colorés, pas vraiment !
En plus, avec toute cette neige, ils hibernent certainement.
C’est donc sans crainte que je m’avance et tombe… sur un traîneau. Pas n’importe quel traîneau, un traîneau débordant de cadeaux !
— Ooooh !!
Sous mon exclamation, une tête de renne, puis deux, puis neuf, se tournent vers moi pour m’observer. Je plaque aussitôt mes mains sur ma bouche et m’immobilise. Les rennes se remettent alors à brouter.
Je n’en crois pas mes yeux. Je me pince le bras. Ouille. Je ne rêve pas. J’en lâche mon anorak et le cadeau glisse à terre, où il produit un léger « pouf » discret. Je le récupère en toute hâte avant de m’approcher à petits pas.
Ce n’est ni une illusion ni mon imagination. Je surveille les rennes du coin de l’œil : ils broutent tous et m’ignorent. Attendez un instant… mais non, j’entends aussi un ronflement ? Il y aurait donc dix rennes ? Je me baisse et me cache derrière le traîneau pour ne pas l’effrayer lorsque je réalise que celui que j’entends n’est pas un renne, mais le Père Noël lui-même ! Il est là, adossé à son traîneau, le nez dans son épais manteau rouge, ronflant paisiblement — bien qu’un peu bruyamment.
— Roooooooo…. Pschiiiiii… Roooooooo…. Pschiiiiii…
Cela me semble irréel. Je déglutis hâtivement, puis tousse dans ma manche discrètement après avoir avalé ma salive de travers. Sous mes yeux s’étale une myriade de cadeaux. Ce seraient ceux des enfants du village ? Je me souviens que Cléo a demandé un dinosaure rugissant qui me faisait très envie également. Et Tiago, un déguisement de super héros, l’un de mes préférés à moi aussi ! Et… et je m’approche et touche du bout des doigts un des plus petits cadeaux.
Pas d’alarme, pas de hurlements, pas de renne qui me grogne dessus.
Les yeux brillants et si écarquillés qu’ils se mettent à me piquer sous le froid, j’attrape un tout petit cadeau et le glisse dans ma poche. Puis vite, un autre, que je fourre sous mon manteau avec la voiture. À pas de loup, je vais les déposer dans la grotte, juste à côté.
Revenu au traîneau, j’hésite… si j’en prends un ou deux de plus, personne ne le remarquera non ? Je sens mes oreilles bourdonner, et mes joues déjà rougies par le froid rougissent encore un peu plus. Dans ma tête, les images des cadeaux innombrables qui se cachent derrière ces emballages me font presque oublier que Noël, ce n’est pas tout de suite… c’est demain.
Rapidement, je ne peux plus m’arrêter. À un moment je me dis que ce n’est pas très bien ce que je fais, mais je continue, comme si j’étais sur des rollers en pleine descente.
Un cadeau après l’autre, je dévalise le traîneau.
Après tout, il n’avait qu’à mieux surveiller ses cadeaux le Père Noël non ? Ce n’est pas de ma faute s’il fait la sieste au lieu de travailler ! Tant pis pour lui.
Et tant pis pour les autres aussi.
Cette dernière pensée flotte quelques instants dans mon esprit avant que je ne la repousse. Une fois le dernier cadeau récupéré, j’enterre dans mon anorak mon visage rouge comme le nez de Rudolph et je reprends le chemin de la maison sans me retourner.
La nuit est tombée.
Arrivé chez moi, Maman m’interpelle avant même que je n’ôte mes chaussures.
— Sam ?
— Oui Maman ? Je réponds d’une voix un peu tremblotante.
Je n’arrive pas à la regarder dans les yeux.
— Oh là là, tu as l’air d’avoir très froid ! Essaye de rentrer plus tôt la prochaine fois, la nuit tombe vraiment vite et je n’aime pas te savoir dehors aussi tard.
Je reprends ma respiration, que j’avais stoppée sans le réaliser. Hou là là ! Quelle trouille !
— Oui Maman.
Dans ma poche, je serre le seul cadeau que j’ai emporté car il était tout petit et je l’ai oublié. Je ne sais pas ce que c’est, et décide de ne l’ouvrir que demain matin.
La soirée se passe super bien et le repas que nous préparons tous ensemble est délicieux. Mon petit frère est tellement ébloui par les guirlandes lumineuses qu’il ne pleure pas une seule fois et ma sœur est si excitée par son futur cadeau qu’elle accepte tous les jeux que je propose.
J’ai un drôle de pincement au cœur en imaginant sa réaction demain matin. Elle va être drôlement déçue. Mais ce n’est pas comme si j’avais volé son cadeau hein ? Il m’est juste tombé sur la tête !
Et les autres ? me souffle une petite voix au fond de mon cœur.
Cette nuit-là, je dors super mal. Au petit matin, je descends à contrecœur avec ma sœur pour voir le pied du sapin. Je sais bien qu’il n’y aura rien et pourtant, je ne peux pas m’empêcher d’espérer… Mais non, pas de miracle.
Le pied du sapin est aussi vide que ma tête est pleine en cet instant.
Je gémis. Un long gémissement, comme un chiot qui voudrait sortir dehors.
Qu’est-ce que je vais faire ? Ce qui me paraissait tellement naturel hier — presque obligatoire, je ne pouvais pas m’arrêter ! — me semble abominable désormais. Ma sœur répète en boucle à côté de moi « le Père Noël nous a oubliés » entre deux sanglots. Jamais je ne l’ai vu verser autant de larmes. Elle pleure d’ailleurs si fort que je me retrouve rapidement dans le même état.
Je pleure et je me mords la langue pour ne pas tout avouer. Je regrette vraiment ce que j’ai fait, mais je ne peux rien dire. Je ne veux pas que ma sœur me déteste ! Ni mes parents, ni mes amis, ni… ni personne.
Lorsque nos parents nous consolent dans leurs bras, je me mets à sangloter si fort que j’en ai le nez tout bouché. J’ai beau me répéter intérieurement que je sais où sont les cadeaux, ce que je voudrais, c’est qu’ils soient sous le sapin, et pas dans cette stupide grotte !
Quelques minutes plus tard, Cléo vient cogner à la porte, les larmes aux yeux :
— Vous avez eu un cadeau, vous ?
Je secoue la tête en même temps que ma sœur. Le cœur serré, je me souviens avec honte à quel point j’étais fébrile lorsque j’ai volé les cadeaux, dont le sien, le super dinosaure.
Si seulement je n’avais touché à rien, elle serait avec son dinosaure dans les mains, et on pourrait y jouer ensemble au lieu d’être tous là à pleurer comme des bébés ! D’ailleurs, en parlant de bébé, j’entends mon petit frère s’époumoner dans sa chambre. Il est trop petit pour réaliser, mais j’ai l’impression que ses pleurs aussi sont de ma faute.
C’est plus dur que je ne le pensais, d’entendre les autres pleurer.
Surtout à cause de moi.
Cléo nous entraîne dehors, sur la place du village. Tous les enfants se sont réunis ici. Certains sanglotent, d’autres sont très en colère. Il y a par exemple Inès qui monte sur la fontaine pour crier vers le ciel :
— C’est pas juste, Père Noël ! »
Je trouve ça assez incroyable : c’est la première fois que je l’entends élever la voix. Il y a aussi Aaron qui donne tellement de coups de pied dans la neige qu’un gros trou s’est formé devant lui. Mais la pire, c’est Astrid, elle regarde tout le monde super méchamment. À un moment donné, son regard croise le mien et ça me fait super peur !
Et puis il y a Suzie, qui a son cadeau, une superbe luge. À cette vue, tout le monde l’entoure rapidement. J’entends Léa chuchoter :
— Comment ça se fait qu’elle a son cadeau ?
Puis Mélou renchérit d’une voix bien plus forte :
— C’est elle la voleuse ou quoi ?
Je me recroqueville sur moi-même et mes mains se mettent à trembler.
Heureusement, Suzie annonce que son cadeau, ce sont ses parents qui le lui ont fabriqué. Tout le monde pousse un soupir de soulagement. Chez elle, le cadeau ne vient pas du Père Noël, alors normal qu’il ne soit pas concerné !
À part elle, personne n’a de cadeau. J’ai vraiment bien vidé le traîneau du Père Noël. Je frissonne. Je me sens subitement comme si j’étais enfermé dans une boule à neige : seul, dans le froid et sans oxygène. Mon cœur et ma poitrine sont sur le point d’exploser.
Je suis si mal que je finis par m’éclipser sous prétexte d’aller aux toilettes. Je pensais rentrer chez moi pour m’enterrer sous ma couette, mais mes pieds se dirigent automatiquement vers le petit bois. J’ai besoin de voir les cadeaux, j’ai besoin de… je ne sais pas, tout annuler ? Tout recommencer à zéro ? On fait comment pour neutraliser le temps, pour revenir en arrière ?
J’aimerais bien être dans un jeu vidéo.
Et si… et si je distribuais les cadeaux moi-même, tout reviendrait dans l’ordre non ? Mais non, je ne peux pas. Ils me taperaient dessus. Ou pire encore, plus personne ne me parlerait jusqu’à la fin de ma vie ! Non, je ne peux pas avouer ma bêtise, c’est tout à fait impossible.
— Nonnonnon. C’pas possib’.
Je secoue la tête tout en marchant, marmonnant des mots si incompréhensibles que si quelqu’un était là pour les entendre, il se demanderait de quelle planète je viens. Même moi je finis par ne plus savoir ce que je dis. C’est seulement lorsque je me mets à taper sur mon bonnet de laine pour stopper mes pensées que je réalise que je suis arrivé devant ma grotte.
Je me fige.
— Je fais quoi maintenant ?
L’écho de ma voix est inexistant. La neige l’étouffe.
Et si je faisais comme si je les avais trouvés par hasard ? Pas possible, on se demanderait comment j’ai eu l’idée d’aller dans cette grotte. Et si je rapportais les cadeaux discrètement dans mes poches ? N’importe quoi, rien que le cadeau de ma sœur, il est énorme.
Je gémis à nouveau. Comment je vais faire ? En plus, je ne peux pas laisser le village maudire le Père Noël alors qu’il n’y est pour rien… mais au fait, je n’ai vu ni traîneau, ni rennes, ni vieil homme en manteau rouge ? Je regarde autour de moi : rien. Il serait rentré chez lui ? J’ai la curieuse impression d’avoir été abandonné. Pourtant, c’est moi qui l’ai trahi le premier.
Quand j’y pense, c’est normal qu’il soit reparti. Sa grosse nuit est terminée, il doit être en train de se reposer. Mais ça ne l’a pas surpris de voir la disparition de tous les cadeaux lorsqu’il s’est réveillé de sa sieste ? Est-ce qu’il a un papa chez lui qui va le disputer ? Le pauvre, il ne faisait qu’une petite sieste avant une longue nuit, et moi j’en ai profité comme un… comme un…
— Comme un tout pourri ! je crie, en larmes désormais.
Mon éclat effraie quelques oiseaux, puis le silence revient — brisé seulement par mes reniflements — et m’enveloppe de solitude.
Comment j’ai pu imaginer un seul instant pouvoir m’amuser avec tous ces jouets en toute sérénité ? Même le mien je ne peux pas y jouer, puisqu’il est dans la grotte avec les autres. Et si le Père Noël me mettait sur sa liste noire ? Que je n’avais plus jamais de cadeaux de Noël ? Je tremble du bout de mon bonnet jusqu’au bout de mes bottes à cette idée.
À rester ainsi immobile dans le froid, je sens mes jambes qui s’engourdissent. Je pénètre dans la grotte, un peu moins glaciale que l’extérieur, mais trébuche rapidement sur quelque chose.
Un cadeau.
Un cadeau ? En plein milieu du passage ?
Pourtant, j’ai tout bien rangé sur les côtés hier… il serait tombé ? Mais alors que j’attrape le cadeau en question, je réalise qu’il n’est plus emballé.
— Mais c’est le dinosaure de Cléo, celui qui gronde super fort ! je m’exclame à voix haute.
Au moment où je dis ça, je touche un bouton sans faire exprès et le dinosaure se met à rugir, mais un truc incroyable ! Le son est amplifié par la grotte et ça me fait tellement sursauter que je le lâche. Il tombe par terre au milieu d’autres jouets déballés, abîmés, écrasés, déchiquetés. Mes yeux s’écarquillent : C’est quoi ce carnage ?!
Soudain, un grognement monte du fond de la grotte et une drôle d’odeur me fait froncer le nez. Mon regard se dirige vers ce drôle de bruit et j’aperçois deux yeux. Deux yeux qui me regardent fixement… puis s’avancent vers moi. Je pousse un hurlement et je m’enfuis en courant le plus vite possible.
Un ours noir ! Il y a un ours noir dans ma grotte !
Comment c’est possible, ils hibernent à cette époque non ? Mais alors que j’ose me retourner, je vois très bien l’ours la gueule ouverte devant la grotte, montrant ses grosses dents. Pas de doute possible ! À trop regarder en arrière, je m’étale par terre et je me fais presque pipi dessus de peur. Je me relève à la hâte et continue de m’éloigner le plus rapidement possible en boitillant un peu.
Les ours noirs ne sont pas agressifs normalement, mais ils peuvent l’être… si on rentre dans leur grotte par exemple. Ou s’ils protègent un bébé.
— Ouais, ben bébé ourson, s’il existe vraiment, a été gâté cette année hein ? Il a reçu les cadeaux de tout le village !
Ma voix sonne étrangement, comme si elle était toute fracassée. Je me mets à ricaner nerveusement de ma bêtise et à pleurer en même temps de tout ce gâchis. Tout est foutu. Les cadeaux sont détruits, et même si certains ne sont pas complètement en miettes, qui irait s’amuser à les récupérer sous la patte d’un ours ? Personne j’espère !
C’est ainsi, boitant et sanglotant, que je retourne au village, et c’est dans un état second que je me retrouve sur la place, au milieu des autres enfants, à tout raconter, effrayé que quelqu’un n’entre dans la grotte de l’ours par accident.
— Un ours ? s’exclame Tiago. Mais c’est pas possible, les ours hibernent à cette époque !
— Non, ils n’hibernent pas, ils hivernent, corrige aussitôt Cléo d’un ton de prof.
— C’est pas pareil ? Je demande, complètement perdu.
— Ben non, explique-t-elle, ils dorment beaucoup, mais ils peuvent se réveiller si on les dérange…
Je blêmis. Ah. Et moi, bien sûr, j’ai choisi une grotte comme cachette. Super idée, Sam.
— Mais attends, me lance Cléo d’une voix soudainement glaciale que je ne lui reconnais pas, alors c’est toi qui avais volé nos cadeaux ?
Je redresse la tête et réalise avec horreur que tout le monde me regarde. Pire encore, ma sœur détourne le regard et s’éloigne.
J’ai envie de courir derrière elle, mais le regard fixe de Cléo me retient. Je bredouille.
— Je suis désolé, je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça.
— Ce n’est pas juste une erreur, Sam, tu as pris tous les cadeaux, TOUS.
— C’est vrai, intervient Tiago, si tu n’avais volé que celui tombé sur ta tête et t’étais excusé, ça aurait été une bêtise, mais tous nos cadeaux, ce n’est plus juste une bêtise.
C’est quoi dans ce cas ? j’ai envie de crier. Je baisse la tête pour ne plus voir leurs regards de reproche.
— Bah, comme dit toujours mon père, ce qui est fait est fait, et maintenant, faut réparer ! jette un ado que je connais vaguement, mais pas plus que ça. Je le remercie intérieurement. Je crois qu’il vient de m’éviter d’être tapé par Astrid, que j’ai aperçue s’avançant vers moi avec un drôle de regard et les poings serrés.
Suite à cette réflexion, ils se mettent à parler tous en même temps, et j’entends fuser les propositions :
— On prévient la police, il mérite la prison !
Je ne peux pas, je suis trop petit, mais s’ils envoient mes parents en prison à la place ?
— Tant pis pour lui, il a qu’à aller dans la grotte affronter l’ours !
Si c’est ça, je vais juste mourir !
— Il peut aller chez le Père Noël lui demander pardon ?
Et je me rends comment jusqu’au Pôle Nord moi ?
J’ai la tête qui tourne à force d’entendre cet horrible débat. À moins que ça ne soit d’avoir trop pleuré ? Puis la douce voix de Suzie parvient — de façon assez extraordinaire — à passer par-dessus le brouhaha ambiant :
— Vous savez, ma luge, je peux vous la prêter si vous voulez, elle est super solide et on va bien s’amuser !
— Oui, et puis moi en vrai, pépie le petit Gaston, j’ai déjà plein de jouets dans ma chambre, et il y en a auxquels je ne joue plus. Je peux les partager et même en donner !
Les réponses fusent. Certains proposent de partager, d’autres remarquent qu’ils ont des jeux de société auxquels ils ne peuvent pas jouer seuls, et beaucoup — vraiment beaucoup ! — sont prêts à offrir ce qu’ils n’utilisent plus ou à se séparer de quelques jeux juste pour faire plaisir aux autres.
Il est ainsi décidé que chacun rapporte sur la place du village les jouets à donner et qu’on les redistribue selon les envies de chacun — les petits en premier — et en faisant attention à n’oublier personne.
Rapidement, c’est une véritable montagne de jouets qui se dresse bientôt sur la place. Il y en a tellement plus que ce qu’il y avait dans le traîneau du Père Noël ! J’en ai les larmes aux yeux, mais je n’ose pas sourire malgré la joie qui ranime mon cœur meurtri par ma honte et ma culpabilité.
Puis quelqu’un me tire par la manche. C’est ma sœur, qui me regarde et me tend un petit paquet enveloppé dans du tissu.
— Quoi ? Un… un cadeau ? Pour moi ? Vraiment ? Mais…
Mais pourquoi ? ai-je envie de hurler. Au lieu de ça, mon cri se bloque dans ma gorge et je serre très fort ma sœur dans mes bras, parce que je suis devenu incapable de parler.
— Ben, c’est un cadeau. Tu sais, il n’y a pas que le Père Noël qui est capable de faire des cadeaux, et tu avais envie d’une nouvelle boîte de crayons de couleur en plus du puzzle.
Je l’entends à peine. J’ai eu tellement peur lorsqu’elle est partie, je croyais qu’elle me détestait, alors qu’en vrai, elle allait chercher un cadeau pour me consoler !
Après de longues minutes à la serrer dans mes bras en attendant que ma voix revienne, je lui dis d’une petite voix tremblante :
— Je t’aime très fort, tu sais ?
— Bah oui je le sais, espèce de patate !
À cet instant, je me souviens du petit cadeau que j’avais glissé dans ma poche de pantalon. Je me dépêche de l’attraper et le tends à ma sœur.
— C’est le seul cadeau rescapé du Père Noël…
Ma sœur défait le paquet et dedans… un doudou ! Nous n’avons pas besoin de réfléchir longtemps pour comprendre à qui il était destiné : c’est forcément le cadeau pour notre petit frère !
Alors que je regarde autour de moi la place remplie d’enfants riants, je m’autorise un petit sourire qui me fait le plus grand bien. Noël, que j’ai presque gâché à moi tout seul, a été sauvé grâce à la générosité de tout le monde !
Le Père Noël devait le savoir, lui aussi : l’important, c’est pas vraiment les cadeaux, c’est se retrouver tous ensemble pour partager de bons moments !
Chez nous, c’est un cadeau par enfant, pas plus, pas moins. Ce qui est déjà super – je sais. Pfff… c’est juste pas juste que Tiago ait trois cadeaux à chaque fois, LUI. Bon, d’accord, il a un pull, un livre, et enfin seulement, le jouet qu’il a choisi. Mais quand même, ses pulls sont toujours tellement chouettes que je réclame souvent les mêmes à mes parents dès le mois de janvier.
Moi, j’ai commandé (en disant bonjour, s’il vous plaît, et merci bien sûr !) un puzzle avec deux mille pièces (ce qui est énorme !). Ma sœur, une voiture télécommandée, et le bébé, et bien… lui, il ne sait pas parler et encore moins écrire, alors ce sera la surprise ! Je suis tellement impatient !
Mais alors que je cours comme je peux avec mes grosses bottes, PAF ! Je me retrouve étalé sur le dos de tout mon long, frappé par un objet non identifié en plein visage. Humpf. Non identifié mes fesses ! Je suis sûr que c’est Cléo qui m’a envoyé une boule de neige ! Je grogne et me prépare à riposter.
— Je vais te réduire en purée !
Mais alors que je me redresse d’un bond, j’aperçois filer dans le ciel un traîneau tiré par des rennes. Un traîneau d’où débordent les cadeaux ! J’en ai la bouche qui s’ouvre toute seule.
— Wouahou, incroyable !
Je frappe dans mes mains d’excitation : le Père Noël est arrivé !
Un grand sourire aux lèvres, je frotte énergiquement mon front meurtri lorsque je remarque, à moitié enfoui sous la neige… un cadeau ! Un beau gros cadeau emballé dans un tissu magnifique aux couleurs vives. C’est donc ça qui m’a touché à la tête ?
— Oups, pardon Cléo de t’avoir cru coupable, je me marmonne à moi-même.
Sans réfléchir plus avant, j’enlève mes gants et ouvre ce cadeau tombé du ciel : une voiture télécommandée ! Elle a d’énormes roues, une carrosserie rouge pétante, et un gyrophare sur le toit qui se met à clignoter entre mes doigts. Je regrette presque d’avoir commandé un puzzle plutôt qu’une voiture comme ma sœur. Mais… pas de doute possible, c’est forcément celle de ma sœur, elle me l’avait montrée dans le magasin et c’est exactement la même !
— Ce serait la voiture de ma sœur ?
Je suis déboussolé. Par réflexe, je masque rapidement le gyrophare et remballe le cadeau avec peine, mes doigts déjà engourdis par le froid. Je regarde à droite, à gauche, puis le cache sous mon anorak, ce qui me donne un air de montgolfière. Je sens mon visage rougir comme s’il était en feu.
S’il est tombé sur moi ce cadeau, ça veut dire qu’il est à moi non ?
— Y a pas d’étiquette au nom de ma sœur en plus hein ? Je murmure dans mon anorak.
J’ai le bout du nez gelé. Et si je le planquais jusqu’à demain ? Comme ça, je verrais bien si c’est celui de ma sœur ou si je peux le garder…
Oui, je vais faire ça ! Je sais même où le cacher : dans la grotte que j’ai découverte cet été. Elle est bien masquée derrière des ronces et s’enfonce dans le sol comme un terrier… sauf que c’est un terrier immense ! C’est mon coin secret. Je n’en ai parlé à personne, même pas à ma sœur.
Je n’y suis pas retourné depuis cet été, mais je pourrais la retrouver les yeux fermés. Revigoré à cette pensée, je bifurque vers le petit bois, serrant la belle voiture dans mes bras à travers mon manteau. Mes oreilles me brûlent.
Mais alors que je ne suis plus qu’à quelques pas de ma destination, j’aperçois soudain, derrière un bosquet, de petites taches colorées. Intrigué, je m’approche lentement et prudemment – on ne sait jamais, et si c’était un ours portant un manteau arc-en-ciel hein ? Cette idée me fait ricaner tout seul. Il y a bien quelques ours noirs dans le coin, mais avec des manteaux colorés, pas vraiment !
En plus, avec toute cette neige, ils hibernent certainement.
C’est donc sans crainte que je m’avance et tombe… sur un traîneau. Pas n’importe quel traîneau, un traîneau débordant de cadeaux !
— Ooooh !!
Sous mon exclamation, une tête de renne, puis deux, puis neuf, se tournent vers moi pour m’observer. Je plaque aussitôt mes mains sur ma bouche et m’immobilise. Les rennes se remettent alors à brouter.
Je n’en crois pas mes yeux. Je me pince le bras. Ouille. Je ne rêve pas. J’en lâche mon anorak et le cadeau glisse à terre, où il produit un léger « pouf » discret. Je le récupère en toute hâte avant de m’approcher à petits pas.
Ce n’est ni une illusion ni mon imagination. Je surveille les rennes du coin de l’œil : ils broutent tous et m’ignorent. Attendez un instant… mais non, j’entends aussi un ronflement ? Il y aurait donc dix rennes ? Je me baisse et me cache derrière le traîneau pour ne pas l’effrayer lorsque je réalise que celui que j’entends n’est pas un renne, mais le Père Noël lui-même ! Il est là, adossé à son traîneau, le nez dans son épais manteau rouge, ronflant paisiblement — bien qu’un peu bruyamment.
— Roooooooo…. Pschiiiiii… Roooooooo…. Pschiiiiii…
Cela me semble irréel. Je déglutis hâtivement, puis tousse dans ma manche discrètement après avoir avalé ma salive de travers. Sous mes yeux s’étale une myriade de cadeaux. Ce seraient ceux des enfants du village ? Je me souviens que Cléo a demandé un dinosaure rugissant qui me faisait très envie également. Et Tiago, un déguisement de super héros, l’un de mes préférés à moi aussi ! Et… et je m’approche et touche du bout des doigts un des plus petits cadeaux.
Pas d’alarme, pas de hurlements, pas de renne qui me grogne dessus.
Les yeux brillants et si écarquillés qu’ils se mettent à me piquer sous le froid, j’attrape un tout petit cadeau et le glisse dans ma poche. Puis vite, un autre, que je fourre sous mon manteau avec la voiture. À pas de loup, je vais les déposer dans la grotte, juste à côté.
Revenu au traîneau, j’hésite… si j’en prends un ou deux de plus, personne ne le remarquera non ? Je sens mes oreilles bourdonner, et mes joues déjà rougies par le froid rougissent encore un peu plus. Dans ma tête, les images des cadeaux innombrables qui se cachent derrière ces emballages me font presque oublier que Noël, ce n’est pas tout de suite… c’est demain.
Rapidement, je ne peux plus m’arrêter. À un moment je me dis que ce n’est pas très bien ce que je fais, mais je continue, comme si j’étais sur des rollers en pleine descente.
Un cadeau après l’autre, je dévalise le traîneau.
Après tout, il n’avait qu’à mieux surveiller ses cadeaux le Père Noël non ? Ce n’est pas de ma faute s’il fait la sieste au lieu de travailler ! Tant pis pour lui.
Et tant pis pour les autres aussi.
Cette dernière pensée flotte quelques instants dans mon esprit avant que je ne la repousse. Une fois le dernier cadeau récupéré, j’enterre dans mon anorak mon visage rouge comme le nez de Rudolph et je reprends le chemin de la maison sans me retourner.
La nuit est tombée.
Arrivé chez moi, Maman m’interpelle avant même que je n’ôte mes chaussures.
— Sam ?
— Oui Maman ? Je réponds d’une voix un peu tremblotante.
Je n’arrive pas à la regarder dans les yeux.
— Oh là là, tu as l’air d’avoir très froid ! Essaye de rentrer plus tôt la prochaine fois, la nuit tombe vraiment vite et je n’aime pas te savoir dehors aussi tard.
Je reprends ma respiration, que j’avais stoppée sans le réaliser. Hou là là ! Quelle trouille !
— Oui Maman.
Dans ma poche, je serre le seul cadeau que j’ai emporté car il était tout petit et je l’ai oublié. Je ne sais pas ce que c’est, et décide de ne l’ouvrir que demain matin.
La soirée se passe super bien et le repas que nous préparons tous ensemble est délicieux. Mon petit frère est tellement ébloui par les guirlandes lumineuses qu’il ne pleure pas une seule fois et ma sœur est si excitée par son futur cadeau qu’elle accepte tous les jeux que je propose.
J’ai un drôle de pincement au cœur en imaginant sa réaction demain matin. Elle va être drôlement déçue. Mais ce n’est pas comme si j’avais volé son cadeau hein ? Il m’est juste tombé sur la tête !
Et les autres ? me souffle une petite voix au fond de mon cœur.
Cette nuit-là, je dors super mal. Au petit matin, je descends à contrecœur avec ma sœur pour voir le pied du sapin. Je sais bien qu’il n’y aura rien et pourtant, je ne peux pas m’empêcher d’espérer… Mais non, pas de miracle.
Le pied du sapin est aussi vide que ma tête est pleine en cet instant.
Je gémis. Un long gémissement, comme un chiot qui voudrait sortir dehors.
Qu’est-ce que je vais faire ? Ce qui me paraissait tellement naturel hier — presque obligatoire, je ne pouvais pas m’arrêter ! — me semble abominable désormais. Ma sœur répète en boucle à côté de moi « le Père Noël nous a oubliés » entre deux sanglots. Jamais je ne l’ai vu verser autant de larmes. Elle pleure d’ailleurs si fort que je me retrouve rapidement dans le même état.
Je pleure et je me mords la langue pour ne pas tout avouer. Je regrette vraiment ce que j’ai fait, mais je ne peux rien dire. Je ne veux pas que ma sœur me déteste ! Ni mes parents, ni mes amis, ni… ni personne.
Lorsque nos parents nous consolent dans leurs bras, je me mets à sangloter si fort que j’en ai le nez tout bouché. J’ai beau me répéter intérieurement que je sais où sont les cadeaux, ce que je voudrais, c’est qu’ils soient sous le sapin, et pas dans cette stupide grotte !
Quelques minutes plus tard, Cléo vient cogner à la porte, les larmes aux yeux :
— Vous avez eu un cadeau, vous ?
Je secoue la tête en même temps que ma sœur. Le cœur serré, je me souviens avec honte à quel point j’étais fébrile lorsque j’ai volé les cadeaux, dont le sien, le super dinosaure.
Si seulement je n’avais touché à rien, elle serait avec son dinosaure dans les mains, et on pourrait y jouer ensemble au lieu d’être tous là à pleurer comme des bébés ! D’ailleurs, en parlant de bébé, j’entends mon petit frère s’époumoner dans sa chambre. Il est trop petit pour réaliser, mais j’ai l’impression que ses pleurs aussi sont de ma faute.
C’est plus dur que je ne le pensais, d’entendre les autres pleurer.
Surtout à cause de moi.
Cléo nous entraîne dehors, sur la place du village. Tous les enfants se sont réunis ici. Certains sanglotent, d’autres sont très en colère. Il y a par exemple Inès qui monte sur la fontaine pour crier vers le ciel :
— C’est pas juste, Père Noël ! »
Je trouve ça assez incroyable : c’est la première fois que je l’entends élever la voix. Il y a aussi Aaron qui donne tellement de coups de pied dans la neige qu’un gros trou s’est formé devant lui. Mais la pire, c’est Astrid, elle regarde tout le monde super méchamment. À un moment donné, son regard croise le mien et ça me fait super peur !
Et puis il y a Suzie, qui a son cadeau, une superbe luge. À cette vue, tout le monde l’entoure rapidement. J’entends Léa chuchoter :
— Comment ça se fait qu’elle a son cadeau ?
Puis Mélou renchérit d’une voix bien plus forte :
— C’est elle la voleuse ou quoi ?
Je me recroqueville sur moi-même et mes mains se mettent à trembler.
Heureusement, Suzie annonce que son cadeau, ce sont ses parents qui le lui ont fabriqué. Tout le monde pousse un soupir de soulagement. Chez elle, le cadeau ne vient pas du Père Noël, alors normal qu’il ne soit pas concerné !
À part elle, personne n’a de cadeau. J’ai vraiment bien vidé le traîneau du Père Noël. Je frissonne. Je me sens subitement comme si j’étais enfermé dans une boule à neige : seul, dans le froid et sans oxygène. Mon cœur et ma poitrine sont sur le point d’exploser.
Je suis si mal que je finis par m’éclipser sous prétexte d’aller aux toilettes. Je pensais rentrer chez moi pour m’enterrer sous ma couette, mais mes pieds se dirigent automatiquement vers le petit bois. J’ai besoin de voir les cadeaux, j’ai besoin de… je ne sais pas, tout annuler ? Tout recommencer à zéro ? On fait comment pour neutraliser le temps, pour revenir en arrière ?
J’aimerais bien être dans un jeu vidéo.
Et si… et si je distribuais les cadeaux moi-même, tout reviendrait dans l’ordre non ? Mais non, je ne peux pas. Ils me taperaient dessus. Ou pire encore, plus personne ne me parlerait jusqu’à la fin de ma vie ! Non, je ne peux pas avouer ma bêtise, c’est tout à fait impossible.
— Nonnonnon. C’pas possib’.
Je secoue la tête tout en marchant, marmonnant des mots si incompréhensibles que si quelqu’un était là pour les entendre, il se demanderait de quelle planète je viens. Même moi je finis par ne plus savoir ce que je dis. C’est seulement lorsque je me mets à taper sur mon bonnet de laine pour stopper mes pensées que je réalise que je suis arrivé devant ma grotte.
Je me fige.
— Je fais quoi maintenant ?
L’écho de ma voix est inexistant. La neige l’étouffe.
Et si je faisais comme si je les avais trouvés par hasard ? Pas possible, on se demanderait comment j’ai eu l’idée d’aller dans cette grotte. Et si je rapportais les cadeaux discrètement dans mes poches ? N’importe quoi, rien que le cadeau de ma sœur, il est énorme.
Je gémis à nouveau. Comment je vais faire ? En plus, je ne peux pas laisser le village maudire le Père Noël alors qu’il n’y est pour rien… mais au fait, je n’ai vu ni traîneau, ni rennes, ni vieil homme en manteau rouge ? Je regarde autour de moi : rien. Il serait rentré chez lui ? J’ai la curieuse impression d’avoir été abandonné. Pourtant, c’est moi qui l’ai trahi le premier.
Quand j’y pense, c’est normal qu’il soit reparti. Sa grosse nuit est terminée, il doit être en train de se reposer. Mais ça ne l’a pas surpris de voir la disparition de tous les cadeaux lorsqu’il s’est réveillé de sa sieste ? Est-ce qu’il a un papa chez lui qui va le disputer ? Le pauvre, il ne faisait qu’une petite sieste avant une longue nuit, et moi j’en ai profité comme un… comme un…
— Comme un tout pourri ! je crie, en larmes désormais.
Mon éclat effraie quelques oiseaux, puis le silence revient — brisé seulement par mes reniflements — et m’enveloppe de solitude.
Comment j’ai pu imaginer un seul instant pouvoir m’amuser avec tous ces jouets en toute sérénité ? Même le mien je ne peux pas y jouer, puisqu’il est dans la grotte avec les autres. Et si le Père Noël me mettait sur sa liste noire ? Que je n’avais plus jamais de cadeaux de Noël ? Je tremble du bout de mon bonnet jusqu’au bout de mes bottes à cette idée.
À rester ainsi immobile dans le froid, je sens mes jambes qui s’engourdissent. Je pénètre dans la grotte, un peu moins glaciale que l’extérieur, mais trébuche rapidement sur quelque chose.
Un cadeau.
Un cadeau ? En plein milieu du passage ?
Pourtant, j’ai tout bien rangé sur les côtés hier… il serait tombé ? Mais alors que j’attrape le cadeau en question, je réalise qu’il n’est plus emballé.
— Mais c’est le dinosaure de Cléo, celui qui gronde super fort ! je m’exclame à voix haute.
Au moment où je dis ça, je touche un bouton sans faire exprès et le dinosaure se met à rugir, mais un truc incroyable ! Le son est amplifié par la grotte et ça me fait tellement sursauter que je le lâche. Il tombe par terre au milieu d’autres jouets déballés, abîmés, écrasés, déchiquetés. Mes yeux s’écarquillent : C’est quoi ce carnage ?!
Soudain, un grognement monte du fond de la grotte et une drôle d’odeur me fait froncer le nez. Mon regard se dirige vers ce drôle de bruit et j’aperçois deux yeux. Deux yeux qui me regardent fixement… puis s’avancent vers moi. Je pousse un hurlement et je m’enfuis en courant le plus vite possible.
Un ours noir ! Il y a un ours noir dans ma grotte !
Comment c’est possible, ils hibernent à cette époque non ? Mais alors que j’ose me retourner, je vois très bien l’ours la gueule ouverte devant la grotte, montrant ses grosses dents. Pas de doute possible ! À trop regarder en arrière, je m’étale par terre et je me fais presque pipi dessus de peur. Je me relève à la hâte et continue de m’éloigner le plus rapidement possible en boitillant un peu.
Les ours noirs ne sont pas agressifs normalement, mais ils peuvent l’être… si on rentre dans leur grotte par exemple. Ou s’ils protègent un bébé.
— Ouais, ben bébé ourson, s’il existe vraiment, a été gâté cette année hein ? Il a reçu les cadeaux de tout le village !
Ma voix sonne étrangement, comme si elle était toute fracassée. Je me mets à ricaner nerveusement de ma bêtise et à pleurer en même temps de tout ce gâchis. Tout est foutu. Les cadeaux sont détruits, et même si certains ne sont pas complètement en miettes, qui irait s’amuser à les récupérer sous la patte d’un ours ? Personne j’espère !
C’est ainsi, boitant et sanglotant, que je retourne au village, et c’est dans un état second que je me retrouve sur la place, au milieu des autres enfants, à tout raconter, effrayé que quelqu’un n’entre dans la grotte de l’ours par accident.
— Un ours ? s’exclame Tiago. Mais c’est pas possible, les ours hibernent à cette époque !
— Non, ils n’hibernent pas, ils hivernent, corrige aussitôt Cléo d’un ton de prof.
— C’est pas pareil ? Je demande, complètement perdu.
— Ben non, explique-t-elle, ils dorment beaucoup, mais ils peuvent se réveiller si on les dérange…
Je blêmis. Ah. Et moi, bien sûr, j’ai choisi une grotte comme cachette. Super idée, Sam.
— Mais attends, me lance Cléo d’une voix soudainement glaciale que je ne lui reconnais pas, alors c’est toi qui avais volé nos cadeaux ?
Je redresse la tête et réalise avec horreur que tout le monde me regarde. Pire encore, ma sœur détourne le regard et s’éloigne.
J’ai envie de courir derrière elle, mais le regard fixe de Cléo me retient. Je bredouille.
— Je suis désolé, je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça.
— Ce n’est pas juste une erreur, Sam, tu as pris tous les cadeaux, TOUS.
— C’est vrai, intervient Tiago, si tu n’avais volé que celui tombé sur ta tête et t’étais excusé, ça aurait été une bêtise, mais tous nos cadeaux, ce n’est plus juste une bêtise.
C’est quoi dans ce cas ? j’ai envie de crier. Je baisse la tête pour ne plus voir leurs regards de reproche.
— Bah, comme dit toujours mon père, ce qui est fait est fait, et maintenant, faut réparer ! jette un ado que je connais vaguement, mais pas plus que ça. Je le remercie intérieurement. Je crois qu’il vient de m’éviter d’être tapé par Astrid, que j’ai aperçue s’avançant vers moi avec un drôle de regard et les poings serrés.
Suite à cette réflexion, ils se mettent à parler tous en même temps, et j’entends fuser les propositions :
— On prévient la police, il mérite la prison !
Je ne peux pas, je suis trop petit, mais s’ils envoient mes parents en prison à la place ?
— Tant pis pour lui, il a qu’à aller dans la grotte affronter l’ours !
Si c’est ça, je vais juste mourir !
— Il peut aller chez le Père Noël lui demander pardon ?
Et je me rends comment jusqu’au Pôle Nord moi ?
J’ai la tête qui tourne à force d’entendre cet horrible débat. À moins que ça ne soit d’avoir trop pleuré ? Puis la douce voix de Suzie parvient — de façon assez extraordinaire — à passer par-dessus le brouhaha ambiant :
— Vous savez, ma luge, je peux vous la prêter si vous voulez, elle est super solide et on va bien s’amuser !
— Oui, et puis moi en vrai, pépie le petit Gaston, j’ai déjà plein de jouets dans ma chambre, et il y en a auxquels je ne joue plus. Je peux les partager et même en donner !
Les réponses fusent. Certains proposent de partager, d’autres remarquent qu’ils ont des jeux de société auxquels ils ne peuvent pas jouer seuls, et beaucoup — vraiment beaucoup ! — sont prêts à offrir ce qu’ils n’utilisent plus ou à se séparer de quelques jeux juste pour faire plaisir aux autres.
Il est ainsi décidé que chacun rapporte sur la place du village les jouets à donner et qu’on les redistribue selon les envies de chacun — les petits en premier — et en faisant attention à n’oublier personne.
Rapidement, c’est une véritable montagne de jouets qui se dresse bientôt sur la place. Il y en a tellement plus que ce qu’il y avait dans le traîneau du Père Noël ! J’en ai les larmes aux yeux, mais je n’ose pas sourire malgré la joie qui ranime mon cœur meurtri par ma honte et ma culpabilité.
Puis quelqu’un me tire par la manche. C’est ma sœur, qui me regarde et me tend un petit paquet enveloppé dans du tissu.
— Quoi ? Un… un cadeau ? Pour moi ? Vraiment ? Mais…
Mais pourquoi ? ai-je envie de hurler. Au lieu de ça, mon cri se bloque dans ma gorge et je serre très fort ma sœur dans mes bras, parce que je suis devenu incapable de parler.
— Ben, c’est un cadeau. Tu sais, il n’y a pas que le Père Noël qui est capable de faire des cadeaux, et tu avais envie d’une nouvelle boîte de crayons de couleur en plus du puzzle.
Je l’entends à peine. J’ai eu tellement peur lorsqu’elle est partie, je croyais qu’elle me détestait, alors qu’en vrai, elle allait chercher un cadeau pour me consoler !
Après de longues minutes à la serrer dans mes bras en attendant que ma voix revienne, je lui dis d’une petite voix tremblante :
— Je t’aime très fort, tu sais ?
— Bah oui je le sais, espèce de patate !
À cet instant, je me souviens du petit cadeau que j’avais glissé dans ma poche de pantalon. Je me dépêche de l’attraper et le tends à ma sœur.
— C’est le seul cadeau rescapé du Père Noël…
Ma sœur défait le paquet et dedans… un doudou ! Nous n’avons pas besoin de réfléchir longtemps pour comprendre à qui il était destiné : c’est forcément le cadeau pour notre petit frère !
Alors que je regarde autour de moi la place remplie d’enfants riants, je m’autorise un petit sourire qui me fait le plus grand bien. Noël, que j’ai presque gâché à moi tout seul, a été sauvé grâce à la générosité de tout le monde !
Le Père Noël devait le savoir, lui aussi : l’important, c’est pas vraiment les cadeaux, c’est se retrouver tous ensemble pour partager de bons moments !
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