Mamie n'a pas toujours raison
Chapitre 1
— On dit bonjour !
Zut. J’avais tenté d’esquiver en bavardant direct après un rapide bonjour verbal, mais Mamie a tout de suite remarqué. Un vrai « bonjour », pour Mamie, c’est quand elle m’écrase dans ses bras et me fait de gros smacks bruyants sur les joues. Beurk.
Après cet acte de torture, je me recule et lui lance :
— Tu sais Mamie, je pourrais aussi te dire bonjour avec un coucou de la main, un signe de tête… ou juste, tu sais « bonjour ! » avec ma voix, c’est suffisant quand même !
— Arrête de dire des bêtises Antoinette. Un bonjour c’est un bisou et puis c’est tout.
— Bah non. Au Japon, on fait une petite courbette pour dire bonjour. Aux États-Unis, on se serre dans les bras, et puis aussi-
— On est en France ici !
Oui, vous avez bien deviné, avec Mamie, on ne parle pas de diversité culturelle.
Dommage, je n’ai pas eu le temps de lui parler du Tibet, où on se tire la langue pour se saluer !
— Moi aussi je suis en France hein ? je grommelle en jetant mon sac par terre.
Et même que je le serais pendant bien plus longtemps que toi, vu ton âge ! Bon, ça, je ne le dis pas à haute voix. Elle a beau dire Mamie, je sais ce que c’est la politesse.
Mamie tourne les talons et s’en va dans la cuisine pour me rapporter le goûter. Des madeleines ! Elle a fait des madeleines ! Oh, c’est trop génial, j’adore !
Elle rapproche le plateau rempli d’une dizaine de madeleines… puis le retire, me laissant les bras ballants. Je grogne :
— Mamie !
— Alors là, d’un coup, on l’aime bien Mamie, pas vrai ? Ingrate !
Elle me laisse tout de même le plateau, mais je fume intérieurement.
Je l’adorais quand j’étais petite, Mamie, à part en ce qui concerne les bisous. Mais plus je grandis, et plus je me rends compte qu’il y a des choses qui me dérangent chez elle. Il y a des intervenantes qui passent depuis la maternelle pour nous expliquer le consentement. Alors je sais ce que c’est depuis longtemps, et je comprends même parfaitement le chantage émotionnel.
Mais comment je pourrais lui expliquer ça ? Elle va me sortir que je me suis faite bourrer le crâne par l’école qui m’apprend n’importe quoi. Ou alors que je devrais changer d’amies.
Ah oui, en parlant d’amies, il faut que je vous raconte. Une fois, j’étais venue chez Mamie accompagnée de mes amies, Amel et Caroline. Amel est marocaine et Caroline, il faut savoir qu’elle a changé de prénom, avant c’était Quynh Anh et ses parents sont vietnamiens d’origine. Et bien quand elles sont parties, Mamie m’avait demandé de ne plus jamais revenir avec elles et de changer d’amies ! Incroyable ! C’est ce jour-là que j’ai compris que quelque chose clochait chez Mamie et que je ne pouvais plus me contenter de la laisser dire. Avant j’avais tendance à tout lui pardonner, même ses remarques déplacées. Depuis, je fais attention, et quand j’ai assez d’énergie, je lui réponds.
Je mange mes madeleines en silence. On ne parle plus, ni l’une ni l’autre. Je sais qu’elle va rapporter à ma mère que j’ai osé lui répondre et je vais me faire disputer en rentrant à la maison. Alors je pense à ça et à ce que je vais pouvoir répondre.
Dommage qu’elle soit comme ça Mamie, elles sont bonnes ses madeleines pourtant.
Chapitre 2
J’avais raison ! Dès que je suis rentrée chez moi, Maman m’a expliqué que c’était important de dire bonjour, et bla et bla et bla. J’ai beau expliquer qu’il y a plusieurs façons de dire bonjour, rien à faire.
— Au Tibet, on se tire la langue pour dire bonjour.
C’était mon dernier recours, mais malheureusement, ça ne la fait pas rire.
— Tu sais, parfois, je me dis qu’on aurait mieux fait d’écouter Mamie et de te mettre en école privée.
Je ne comprends pas trop ce que ça aurait changé, je connais des enfants de l’école privée d’à côté et ils sont pareils que les autres. Ceci dit, je préfère ne pas répondre. Avec l’habitude, j’ai remarqué que quand je réponds un peu trop longtemps, ma mère finit par me punir.
Le lendemain, à l’école, je regarde les autres enfants et j’imagine si je devais éviter de côtoyer tous ceux que Mamie n’aime pas. Ce serait comme être dans un grand aquarium et me cacher toute ma vie sous une pierre plutôt que de gambader avec les autres poissons colorés. Ce serait vraiment trop triste.
— Salut Nette !
Un grand sourire remplace mon air pensif tandis que je salue Amel en tapant dans sa main levée.
Ah tiens, une autre forme pour dire bonjour que j’avais oubliée. C’est marrant comme je ne pense pas pareil lorsque je suis avec Mamie. J’essaye toujours de lui trouver de gros arguments qu’elle pourrait respecter. Je me demande comment Mamie réagirait si je lui disais que je tape dans les mains de mes copines pour dire bonjour ou que je fais juste un geste si elles sont loin. Ça m’est déjà arrivé de tirer la langue à un pote pour dire bonjour et ça s’est très bien passé, puisque je savais qu’il comprendrait.
Est-ce que ce n’est pas ça, le plus important, de se comprendre ?
— Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Ah… désolée. C’est que c’était mercredi hier, alors j’étais chez Mamie…
— Elle est toujours aussi raciste ?
Je hoche la tête. Les premières fois qu’on l’a traitée de raciste, j’ai essayé de nier et de minimiser, mais plus maintenant. Elle est souvent gentille ma Mamie, mais il y a des trucs qui ne sont plus pardonnables. Ce n’est pas parce qu’on est vieux qu’on a forcément raison.
— Bah, à son âge, elle changera plus tu sais ? Te prends pas la tête avec ça !
— Oui, mais c’est ma mamie quand même. J’aimerais bien lui faire comprendre un minimum… et puis aussi, je voudrais bien lui faire arrêter ses satanés bisous !
— Ah ah ah ! C’est un cas, ta grand-mère. Je me souviens, même quand elle avait choppé une méga-grippe, tu nous avais raconté qu’elle n’avait pas arrêté les bisous pour autant !
Je rigole un bon coup avec Amel. C’était vrai, et lorsque je suis tombée malade ensuite, elle a dit que ce n’était pas grave, que ça me faisait des anticorps ! Rien ne semblait pouvoir la faire évoluer, ma mamie.... Alors qu’est-ce que je pourrais bien faire ? Je ne cessais d’y penser toute la journée.
C’est en voyant un pote tenir la main de sa copine qu’une idée se fait une place dans ma tête. Au début, je me dis que c’est trop extrême. Ensuite, je me dis que ça ne marcherait peut-être même pas. Au final, mon esprit ne cesse de tourner autour de cette idée sans réussir à s’en débarrasser. Après tout, qu’est-ce que j’ai à perdre ?
Chapitre 3
Le mercredi suivant, lorsque j’arrive chez Mamie, je lui laisse faire sa bise avant de lancer le plus négligemment possible :
— Au fait, tu sais quoi Mamie ? J’ai quelqu’un dans ma classe qui m’a embrassée.
— Oh tu as un petit copain ? C’est super ma chérie !
Elle a l’air tellement contente que je m’en veux un peu de lui mentir… mais non, il le faut !
— Mais non, Mamie, j’ai dit qu’il m’avait embrassée, pas que c’était mon petit copain ! C’est juste un garçon de ma classe que je déteste.
— Mais… pourquoi tu l’as embrassé alors ?
— Je n’ai pas dit ça ! J’ai dit qu’IL m’avait embrassé, pas l’inverse.
— Et tu l’as laissé faire ?!
— Pourquoi tu me dis ça ? Tu me connais, bien sûr que non ! Je lui ai dit non et je l’ai repoussé, mais comme il est plus fort que moi, je n’ai rien pu faire.
Mamie ne dit plus rien. Je vois bien qu’elle ne sait plus vraiment quoi dire, mais malheureusement, elle essaye quand même.
— Au moins, ça veut dire qu’un garçon t’aime bien, c’est plutôt une bonne nouvelle non ?
Cette fois-ci, c’est à mon tour de rester bouche bée. Le pire des scénarios que j’avais imaginés dans ma tête est en train d’arriver. Mamie minimise et trouve normal qu’un garçon m’embrasse de force ! J’ai beau avoir envisagé cette possibilité, voir Mamie se comporter ainsi me fait mal, très mal. Les larmes aux yeux, je me détourne de Mamie et m’enfuis hors de la maison.
J’erre dans les rues de la ville sans réussir à me concentrer sur quoi que ce soit, sans arriver à prendre une destination précise ni réussir à téléphoner à quelqu’un. J’ai tellement mal dans la poitrine que j’ai du mal à respirer correctement. Dans ma tête tourne en boucle ce que m’a dit Mamie. Encore et encore. Ça tourne et ça ne s’arrête jamais. J’ai envie de me taper la tête contre un mur pour que ça s’arrête, pour que la douleur des mots de Mamie disparaisse, ou au moins diminue.
— Nette ? Mais oui, c’est toi ! Qu’est-ce que tu fais là, on est mercredi !
Les visages inquiets d’Amel et Caroline m’apparaissent dans le brouillard de mes yeux embués. Je craque aussitôt et les prends dans mes bras en sanglotant. J’essaye de tout raconter, mais en vrai, je crois que je ne fais que répéter en boucle ce que Mamie m’a dit. Elles ne comprennent sans doute rien du tout… ce qui ne les empêche pas de me rassurer avec des mots qui m’auraient fait criser tellement ils sont bateaux en temps normal. Mais aujourd’hui, ces mots me bercent et me calment.
— Antoinette ! Antoinette !
J’essuie mes larmes et me redresse pour voir Mamie marcher beaucoup trop vite pour son âge sur le trottoir cabossé.
— Attention Mamie, tu vas tomber !
Je me précipite vers elle pour la stopper et la faire asseoir sur un escalier. Elle est tout essoufflée et elle transpire tellement que j’ai très peur qu’elle ne fasse un malaise.
— Je voulais te dire ma chérie, que c’est vraiment idiot ce que j’ai dit.
Les mots qu’elle prononce sont tout entrecoupés parce qu’elle tente de reprendre sa respiration en même temps, mais j’arrive à décrypter. Je reste stupéfaite, la bouche ouverte. Je me tourne vers Amel et Caroline comme pour leur demander si je n’ai pas rêvé. Elles ont l’air aussi surprises que moi.
Je sors un mouchoir et essuie le front mouillé de Mamie. Elle commence à répéter ce qu’elle vient de dire, mais je l’arrête, lui demandant de reprendre sa respiration avant de parler de nouveau.
Après quelques minutes passées la main sur sa poitrine, Mamie soupire enfin plus longuement et me regarde, inquiète. Moi aussi je la regarde. Je commence à me demander si je n’ai pas rêvé ce qu’elle a dit, mais elle me répète, en me fixant droit dans les yeux :
— C’est vraiment idiot ce que j’ai dit. Pardon ma chérie.
Des larmes coulent sur mes joues et je serre Mamie dans mes bras longuement. Lorsqu’on est calmées toutes les deux, Mamie repère subitement mes copines qui sont restées à quelques pas de là, sans oser rien dire.
Mamie les interpelle :
— Amel et Caroline, c’est bien ça ? Venez donc un peu à la maison, j’ai fait des madeleines pour le goûter !
Mon cœur se serre, mais cette fois-ci, il se serre parce qu’il est gonflé d’amour !
Après ce jour, Mamie s’est encore longuement excusée sur l’idiotie qu’elle avait dite, et moi je me suis excusée de lui avoir menti. On s’est pardonnée toutes les deux, bien sûr, mais le plus important, c’est que depuis, on se dit bonjour comme on en a vraiment envie ! Et vous avez quoi ? Mamie s’est renseignée, et a décidé que désormais, elle me dirait bonjour en me tirant la langue ! Autant vous dire que les mercredis après-midi commencent désormais toujours très bien et qu’on rigole beaucoup, surtout lorsqu’Amel et Caroline passent aussi !
— On dit bonjour !
Zut. J’avais tenté d’esquiver en bavardant direct après un rapide bonjour verbal, mais Mamie a tout de suite remarqué. Un vrai « bonjour », pour Mamie, c’est quand elle m’écrase dans ses bras et me fait de gros smacks bruyants sur les joues. Beurk.
Après cet acte de torture, je me recule et lui lance :
— Tu sais Mamie, je pourrais aussi te dire bonjour avec un coucou de la main, un signe de tête… ou juste, tu sais « bonjour ! » avec ma voix, c’est suffisant quand même !
— Arrête de dire des bêtises Antoinette. Un bonjour c’est un bisou et puis c’est tout.
— Bah non. Au Japon, on fait une petite courbette pour dire bonjour. Aux États-Unis, on se serre dans les bras, et puis aussi-
— On est en France ici !
Oui, vous avez bien deviné, avec Mamie, on ne parle pas de diversité culturelle.
Dommage, je n’ai pas eu le temps de lui parler du Tibet, où on se tire la langue pour se saluer !
— Moi aussi je suis en France hein ? je grommelle en jetant mon sac par terre.
Et même que je le serais pendant bien plus longtemps que toi, vu ton âge ! Bon, ça, je ne le dis pas à haute voix. Elle a beau dire Mamie, je sais ce que c’est la politesse.
Mamie tourne les talons et s’en va dans la cuisine pour me rapporter le goûter. Des madeleines ! Elle a fait des madeleines ! Oh, c’est trop génial, j’adore !
Elle rapproche le plateau rempli d’une dizaine de madeleines… puis le retire, me laissant les bras ballants. Je grogne :
— Mamie !
— Alors là, d’un coup, on l’aime bien Mamie, pas vrai ? Ingrate !
Elle me laisse tout de même le plateau, mais je fume intérieurement.
Je l’adorais quand j’étais petite, Mamie, à part en ce qui concerne les bisous. Mais plus je grandis, et plus je me rends compte qu’il y a des choses qui me dérangent chez elle. Il y a des intervenantes qui passent depuis la maternelle pour nous expliquer le consentement. Alors je sais ce que c’est depuis longtemps, et je comprends même parfaitement le chantage émotionnel.
Mais comment je pourrais lui expliquer ça ? Elle va me sortir que je me suis faite bourrer le crâne par l’école qui m’apprend n’importe quoi. Ou alors que je devrais changer d’amies.
Ah oui, en parlant d’amies, il faut que je vous raconte. Une fois, j’étais venue chez Mamie accompagnée de mes amies, Amel et Caroline. Amel est marocaine et Caroline, il faut savoir qu’elle a changé de prénom, avant c’était Quynh Anh et ses parents sont vietnamiens d’origine. Et bien quand elles sont parties, Mamie m’avait demandé de ne plus jamais revenir avec elles et de changer d’amies ! Incroyable ! C’est ce jour-là que j’ai compris que quelque chose clochait chez Mamie et que je ne pouvais plus me contenter de la laisser dire. Avant j’avais tendance à tout lui pardonner, même ses remarques déplacées. Depuis, je fais attention, et quand j’ai assez d’énergie, je lui réponds.
Je mange mes madeleines en silence. On ne parle plus, ni l’une ni l’autre. Je sais qu’elle va rapporter à ma mère que j’ai osé lui répondre et je vais me faire disputer en rentrant à la maison. Alors je pense à ça et à ce que je vais pouvoir répondre.
Dommage qu’elle soit comme ça Mamie, elles sont bonnes ses madeleines pourtant.
Chapitre 2
J’avais raison ! Dès que je suis rentrée chez moi, Maman m’a expliqué que c’était important de dire bonjour, et bla et bla et bla. J’ai beau expliquer qu’il y a plusieurs façons de dire bonjour, rien à faire.
— Au Tibet, on se tire la langue pour dire bonjour.
C’était mon dernier recours, mais malheureusement, ça ne la fait pas rire.
— Tu sais, parfois, je me dis qu’on aurait mieux fait d’écouter Mamie et de te mettre en école privée.
Je ne comprends pas trop ce que ça aurait changé, je connais des enfants de l’école privée d’à côté et ils sont pareils que les autres. Ceci dit, je préfère ne pas répondre. Avec l’habitude, j’ai remarqué que quand je réponds un peu trop longtemps, ma mère finit par me punir.
Le lendemain, à l’école, je regarde les autres enfants et j’imagine si je devais éviter de côtoyer tous ceux que Mamie n’aime pas. Ce serait comme être dans un grand aquarium et me cacher toute ma vie sous une pierre plutôt que de gambader avec les autres poissons colorés. Ce serait vraiment trop triste.
— Salut Nette !
Un grand sourire remplace mon air pensif tandis que je salue Amel en tapant dans sa main levée.
Ah tiens, une autre forme pour dire bonjour que j’avais oubliée. C’est marrant comme je ne pense pas pareil lorsque je suis avec Mamie. J’essaye toujours de lui trouver de gros arguments qu’elle pourrait respecter. Je me demande comment Mamie réagirait si je lui disais que je tape dans les mains de mes copines pour dire bonjour ou que je fais juste un geste si elles sont loin. Ça m’est déjà arrivé de tirer la langue à un pote pour dire bonjour et ça s’est très bien passé, puisque je savais qu’il comprendrait.
Est-ce que ce n’est pas ça, le plus important, de se comprendre ?
— Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Ah… désolée. C’est que c’était mercredi hier, alors j’étais chez Mamie…
— Elle est toujours aussi raciste ?
Je hoche la tête. Les premières fois qu’on l’a traitée de raciste, j’ai essayé de nier et de minimiser, mais plus maintenant. Elle est souvent gentille ma Mamie, mais il y a des trucs qui ne sont plus pardonnables. Ce n’est pas parce qu’on est vieux qu’on a forcément raison.
— Bah, à son âge, elle changera plus tu sais ? Te prends pas la tête avec ça !
— Oui, mais c’est ma mamie quand même. J’aimerais bien lui faire comprendre un minimum… et puis aussi, je voudrais bien lui faire arrêter ses satanés bisous !
— Ah ah ah ! C’est un cas, ta grand-mère. Je me souviens, même quand elle avait choppé une méga-grippe, tu nous avais raconté qu’elle n’avait pas arrêté les bisous pour autant !
Je rigole un bon coup avec Amel. C’était vrai, et lorsque je suis tombée malade ensuite, elle a dit que ce n’était pas grave, que ça me faisait des anticorps ! Rien ne semblait pouvoir la faire évoluer, ma mamie.... Alors qu’est-ce que je pourrais bien faire ? Je ne cessais d’y penser toute la journée.
C’est en voyant un pote tenir la main de sa copine qu’une idée se fait une place dans ma tête. Au début, je me dis que c’est trop extrême. Ensuite, je me dis que ça ne marcherait peut-être même pas. Au final, mon esprit ne cesse de tourner autour de cette idée sans réussir à s’en débarrasser. Après tout, qu’est-ce que j’ai à perdre ?
Chapitre 3
Le mercredi suivant, lorsque j’arrive chez Mamie, je lui laisse faire sa bise avant de lancer le plus négligemment possible :
— Au fait, tu sais quoi Mamie ? J’ai quelqu’un dans ma classe qui m’a embrassée.
— Oh tu as un petit copain ? C’est super ma chérie !
Elle a l’air tellement contente que je m’en veux un peu de lui mentir… mais non, il le faut !
— Mais non, Mamie, j’ai dit qu’il m’avait embrassée, pas que c’était mon petit copain ! C’est juste un garçon de ma classe que je déteste.
— Mais… pourquoi tu l’as embrassé alors ?
— Je n’ai pas dit ça ! J’ai dit qu’IL m’avait embrassé, pas l’inverse.
— Et tu l’as laissé faire ?!
— Pourquoi tu me dis ça ? Tu me connais, bien sûr que non ! Je lui ai dit non et je l’ai repoussé, mais comme il est plus fort que moi, je n’ai rien pu faire.
Mamie ne dit plus rien. Je vois bien qu’elle ne sait plus vraiment quoi dire, mais malheureusement, elle essaye quand même.
— Au moins, ça veut dire qu’un garçon t’aime bien, c’est plutôt une bonne nouvelle non ?
Cette fois-ci, c’est à mon tour de rester bouche bée. Le pire des scénarios que j’avais imaginés dans ma tête est en train d’arriver. Mamie minimise et trouve normal qu’un garçon m’embrasse de force ! J’ai beau avoir envisagé cette possibilité, voir Mamie se comporter ainsi me fait mal, très mal. Les larmes aux yeux, je me détourne de Mamie et m’enfuis hors de la maison.
J’erre dans les rues de la ville sans réussir à me concentrer sur quoi que ce soit, sans arriver à prendre une destination précise ni réussir à téléphoner à quelqu’un. J’ai tellement mal dans la poitrine que j’ai du mal à respirer correctement. Dans ma tête tourne en boucle ce que m’a dit Mamie. Encore et encore. Ça tourne et ça ne s’arrête jamais. J’ai envie de me taper la tête contre un mur pour que ça s’arrête, pour que la douleur des mots de Mamie disparaisse, ou au moins diminue.
— Nette ? Mais oui, c’est toi ! Qu’est-ce que tu fais là, on est mercredi !
Les visages inquiets d’Amel et Caroline m’apparaissent dans le brouillard de mes yeux embués. Je craque aussitôt et les prends dans mes bras en sanglotant. J’essaye de tout raconter, mais en vrai, je crois que je ne fais que répéter en boucle ce que Mamie m’a dit. Elles ne comprennent sans doute rien du tout… ce qui ne les empêche pas de me rassurer avec des mots qui m’auraient fait criser tellement ils sont bateaux en temps normal. Mais aujourd’hui, ces mots me bercent et me calment.
— Antoinette ! Antoinette !
J’essuie mes larmes et me redresse pour voir Mamie marcher beaucoup trop vite pour son âge sur le trottoir cabossé.
— Attention Mamie, tu vas tomber !
Je me précipite vers elle pour la stopper et la faire asseoir sur un escalier. Elle est tout essoufflée et elle transpire tellement que j’ai très peur qu’elle ne fasse un malaise.
— Je voulais te dire ma chérie, que c’est vraiment idiot ce que j’ai dit.
Les mots qu’elle prononce sont tout entrecoupés parce qu’elle tente de reprendre sa respiration en même temps, mais j’arrive à décrypter. Je reste stupéfaite, la bouche ouverte. Je me tourne vers Amel et Caroline comme pour leur demander si je n’ai pas rêvé. Elles ont l’air aussi surprises que moi.
Je sors un mouchoir et essuie le front mouillé de Mamie. Elle commence à répéter ce qu’elle vient de dire, mais je l’arrête, lui demandant de reprendre sa respiration avant de parler de nouveau.
Après quelques minutes passées la main sur sa poitrine, Mamie soupire enfin plus longuement et me regarde, inquiète. Moi aussi je la regarde. Je commence à me demander si je n’ai pas rêvé ce qu’elle a dit, mais elle me répète, en me fixant droit dans les yeux :
— C’est vraiment idiot ce que j’ai dit. Pardon ma chérie.
Des larmes coulent sur mes joues et je serre Mamie dans mes bras longuement. Lorsqu’on est calmées toutes les deux, Mamie repère subitement mes copines qui sont restées à quelques pas de là, sans oser rien dire.
Mamie les interpelle :
— Amel et Caroline, c’est bien ça ? Venez donc un peu à la maison, j’ai fait des madeleines pour le goûter !
Mon cœur se serre, mais cette fois-ci, il se serre parce qu’il est gonflé d’amour !
Après ce jour, Mamie s’est encore longuement excusée sur l’idiotie qu’elle avait dite, et moi je me suis excusée de lui avoir menti. On s’est pardonnée toutes les deux, bien sûr, mais le plus important, c’est que depuis, on se dit bonjour comme on en a vraiment envie ! Et vous avez quoi ? Mamie s’est renseignée, et a décidé que désormais, elle me dirait bonjour en me tirant la langue ! Autant vous dire que les mercredis après-midi commencent désormais toujours très bien et qu’on rigole beaucoup, surtout lorsqu’Amel et Caroline passent aussi !
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